Selon l’ordre de Melkisédek

Homélie prêchée à Saint Mathieu de Tréviers pour la fête du saint Sacrement du Corps et du Sang du Christ, le 6 juin 2010.

L’année où Benoît XVI a demandé que l’on s’attache à la personnalité du saint Curé d’Ars s’achève cette semaine ; le pape a demandé que l’on réfléchisse sur le ministère des prêtres. Les séminaristes sont allés en pèlerinage à Ars ; les paroisses et les diocèses ont organisé des rencontres à propos des ministères dans l’Église catholique – Quel sera le fruit de ces actions en temps de crise du clergé et de bouleversement des structures paroissiales ? Nous le verrons plus tard. Mais il me semble qu’en célébrant la fête du Saint Sacrement du Corps et du Sang du Seigneur, nous pouvons prendre un moment de réflexion sur notre pratique eucharistique, puisque la célébration suppose qu’un prêtre préside l’assemblée où son rôle est autre que celui d’un président d’association ou d’un animateur. Cette attention n’a rien d’artificiel, puisque la liturgie de la parole nous présente Melkisédek et que cette figure est amplement reprise dans la Lettre aux Hébreux qui présente Jésus comme « prêtre selon l’ordre de Melkisédek » en citant le psaume messianique qui célèbre la résurrection de Jésus. L’insistance de cette lettre sur celui à qui Abraham marque une distance à l’égard de la liturgie sacrificielle rattachée à Moïse et Aaron son frère. Or sur ce point, nul n’ignore qu’il y a de très fortes tensions dans notre Église. Ces conflits s’accrochent sur deux mots qui sont dans la prière eucharistique : sacrifice et repas.

Le terme de sacrifice est employé à plusieurs reprises dans la prière eucharistique. Certains privilégient le terme et l’entendent de manière immédiate, au sens qu’il avait dans le Temple de Jérusalem. Là, le grand prêtre est un sacrificateur ; il reçoit en offrande un animal vivant ; il l’égorge sur l’autel ; il recueille le sang avec lequel il fait une aspersion des fidèles et du couvercle de l’arche d’Alliance ; la victime suit un sort différencié selon la nature du sacrifice ; pour un sacrifice de communion, elle est partagée et mangée ; dans d’autres cas, elle est détruite par le feu (c’est le sens du mot qui transcrit le grec, holocauste, littéralement « tout est brûlé »). Certains transposent et appliquent ce rituel à la messe. D’abord, ils parlent de la mort de Jésus en terme de sacrifice, sang versé et offrande d’expiation à Dieu, pour expier le péché et mériter la faveur ; ils disent que la messe réactualise ce sacrifice grâce à la transsubstantiation qui rend réellement présent le corps et le sang de Jésus. Le sacrifice apaise la colère de Dieu et obtient le pardon des péchés et le salut. Cette interprétation est écartée par la référence à Melkisédek qui n’est pas un sacrificateur, puisqu’il offre le pain et le vin. Pourquoi alors avoir gardé le mot sacrifice dans la prière eucharistique ?

La raison est la suivante. Lorsque saint Paul emploie le mot sacrifice, il le fait pour désigner l’effet de réconciliation et de communion. La messe ne réitère pas la mort de Jésus sur la croix, elle ne la reproduit pas, elle en est la mémoire. Le terme de mémoire est employé dans les textes du dernier repas tel que le présentent les évangiles et saint Paul. Le terme de mémoire est faible ; on lui préfère le terme de mémorial (en grec anamnèse) qui dit la contemporanéité de la célébration avec l’événement fondateur : la mort et la résurrection de Jésus. Elle fait participer à l’amour de Jésus qui donne sa vie pour ses amis et à sa victoire sur la mort.

À l’encontre de cette théologie sacrificielle valorisant la souffrance, d’autres insistent sur le fait que la célébration eucharistique est un repas et l’appel retentit : « Heureux les invités au repas du Seigneur ». L’expression « repas du Seigneur » est celle qui est utilisée dans le Nouveau Testament. Or un repas est une communion, partage du même pain et du même vin, mais aussi lieu de la rencontre, écoute de la parole et avènement de la fraternité. Il s’agit explicitement du « repas du Seigneur », car la mémoire qui est faite repose sur les repas que Jésus a vécu avec ses disciples. D’abord, les repas pris pendant sa vie active et publique ; ils sont de trois ordres : la multiplication du pain pour la foule, les repas d’intimité avec ses disciples et les repas qui ont été le lieu du pardon et de la réconciliation. Il y a, ensuite, le dernier repas avec ses disciples au cours duquel, selon les évangiles, où Jésus a pris le partage du pain rompu et de la coupe de vin pour dire le sens de sa mort. Il y a, enfin, et surtout les repas que Jésus ressuscité a pris avec ses disciples, à Emmaüs, à Jérusalem, en Galilée et qui faisait dire à Pierre que l’autorité des apôtres venait de ce qu’ils avaient « mangé et bu avec Jésus après sa résurrection » (Ac 10, 41).

Ainsi la messe est-elle l’actualisation de la présence du ressuscité dans un repas qu’il préside. Le prêtre est inscrit dans une tradition continue (par le sacrement) qui le relie historiquement aux repas de Jésus ressuscité avec ses disciples ; il est l’attestation de la réalité historique du salut qui s’actualise dans le repas où il y a mémoire des repas de Jésus avec les siens et de l’intention qui animait sa vie : donner sa vie pour le salut du monde. Tout cela par la force de l’Esprit Saint qui sanctifie les offrandes et opère le salut des participants à la table du royaume. La figure de Melkisédek, dont le nom signifie « roi de justice et de paix », convient bien pour dire comment l’offrande du pain et du vin est le signe du salut. La célébration eucharistique est vécue dans l’impatience de l’achèvement de l’histoire par la pleine manifestation du Ressuscité.

La tension entre les deux pôles sacrifice versus repas devient une opposition quand on ignore que l’essentiel de l’action liturgique est ce que fait l’Esprit Saint. C’est lui qui rassemble la communauté ; c’est lui qui sanctifie les offrandes pour en faire le sacrement du corps et du sang du Seigneur ressuscité. Ainsi le cœur de la célébration est-il l’amour de Dieu qui nous est communiqué, la force de l’Esprit de Sainteté. Ainsi l’eucharistie est-elle le sacrement d’un unique amour, l’amour de Dieu et du prochain ; elle est le repas où l’on prend la force pour la route ; elle est le lien qui nous unit au passage de Jésus à son Père ; elle est le sacrement du pardon et de l’amour où se détruit le péché ; elle est le présent de la présence du Dieu d’amour.

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