Vénérer le mystère de ton Corps et de ton Sang

« Donne-nous de vénérer d'un si grand amour le mystère de ton Corps et de ton Sang »

En cette fête du Corps et du Sang du Seigneur, l'Eglise vénère, dans la foi et l’amour, le mystère du Jeudi Saint mais à la joyeuse lumière de la Résurrection.
Le Jeudi Saint, la procession eucharistique à la fin de la Messe de la Cène répète symboliquement l'exode de Jésus du Cénacle au mont des Oliviers. Lors de la procession du Jeudi Saint au reposoir, nous accompagnons Jésus au mont des Oliviers: l'Eglise ‘orante’ éprouve le vif désir de veiller avec Jésus, de ne pas le laisser seul dans la nuit du monde, dans la nuit de la trahison, dans la nuit de l'indifférence d'un grand nombre de cœurs.
En la fête du Corpus Domini, là où cela est possible et où la foi eucharistique est assez forte, l’Eglise toujours ‘orante’ invite à nous faire adoration incandescente et à reprendre cette procession, retenons l’intention à défaut de l’action, mais dans la joie de la Résurrection. Joie de la foi au milieu de l'indifférence d'un grand nombre, et nécessité pour le cœur des fidèles.
Car nous avons besoin de ce Pain des anges, ‘Panis angelicus’, pour affronter les difficultés et la fatigue du voyage. Participer à la Célébration dominicale, se nourrir du Corps du Christ, l’adorer longuement exposé et faire l'expérience de la communion des frères et des sœurs, dans la foi et la pratique eucharistique est un besoin pour le chrétien, c’est une joie. Cette solennité du Corps du Christ devrait être une vraie fête, un vrai dimanche entier de foi et de joie et non un vague titre abstrait, un simple concept, à peine effleuré en cours de journée.
Elle est de plus un vrai trésor de famille pour nous dominicains. Osons alors une question : « Qu’avons-nous fait, dominicains, de ce trésor de joie et de foi vivante ? »
Le Seigneur ne nous laisse pas cheminer seuls. Il est avec nous; Il désire même partager notre sort jusqu'à s'identifier avec nous. Dans l'Evangile selon saint Jean nous l’entendons dire : « Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. » (Jn 6, 56). Comment ne pas se réjouir d'une telle promesse? Nous savons cependant que, lors de cette première annonce, les gens, au lieu de se réjouir, commencèrent à discuter et à protester, ce n’est donc pas nouveau : « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger? » (Jn 6, 52). En vérité, cette attitude s'est répétée de nombreuses fois au long de l'histoire de l’Eglise.

On dirait que, au fond, nous ne voulons pas que Dieu soit aussi proche, aussi accessible, aussi actif dans nos vies. Nous le voulons grand peut-être mais, en définitive, nous le voulons plutôt abstrait et loin de nous.
On soulève alors des questions qui veulent démontrer, en fin de compte, qu'une telle proximité serait impossible. Des ‘‘spécialistes’’ s’y emploient au long d’œuvre baptisées ‘‘théologiques’’. Mais les paroles que le Christ a prononcées en sa vie demeurent dans toute leur clarté et leur force : « En vérité, en vérité je vous le dis, si vous ne mangez pas la chair du Fils de l'homme et ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous. » (Jn 6, 53). Face au murmure de protestation, Jésus aurait pu se replier sur des paroles rassurantes: « Mes amis, aurait-il pu dire, ne vous inquiétez pas! J'ai parlé de chair, mais il s'agit seulement d'un symbole. Je ne veux parler que d'une profonde communion de sentiments. » Il aurait pu faire aussi plus intellectuel. Mais non, Jésus n'a pas eu recours à de telles simplifications et l’Eglise ne peut pas plus s’y résoudre. Le Christ a fermement conservé à son affirmation tout son réalisme, même face à la défection d'un grand nombre de ses disciples (cf. Jn 6, 66). Il s'est même montré disposé à accepter la défection des apôtres eux-mêmes, mais il n’a rien changé de son discours: « Voulez-vous partir, vous aussi? » (Jn 6, 67), a-t-il demandé.
Grâce à Dieu, Pierre a donné une réponse que nous aussi, aujourd'hui, pleinement conscients, nous faisons nôtre: « Seigneur à qui irons-nous? Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6, 68). Car en définitive nous avons besoin d'un Dieu proche, d'un Dieu qui se remet entre nos mains et qui nous aime. « Pendant le repas, Jésus prit du pain, prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna, en disant : " Prenez, ceci est mon corps ". » « Puis, prenant une coupe et rendant grâce, il la leur donna, et ils en burent tous. Et il leur dit : " « Ceci est mon sang, le sang de l'Alliance, répandu pour la multitude". »
Dans l'Eucharistie, le Christ est réellement présent parmi nous. Sa présence est réelle et substantielle, mais non pas statique. C’est une présence qui demande l’adoration, qui quémande, mais de toute urgence, une adoration pétrie de foi amoureuse. C'est une présence dynamique, qui nous saisit pour nous assimiler à Lui. Le Christ nous attire à Lui, il nous fait sortir de nous-mêmes pour faire de nous tous une seule chose avec Lui. De cette façon, il nous insère également dans la communauté qu’est l’Eglise, car la communion avec le Seigneur est toujours également une communion avec nos sœurs et avec nos frères. Et nous voyons la beauté de cette communion que la Sainte Eucharistie nous donne.
Toutefois, de cette intimité, qui est un don très personnel du Seigneur, la force du sacrement de l'Eucharistie va au-delà des murs de nos églises et de nos cœurs.
La procession du Jeudi Saint accompagne Jésus dans sa solitude, vers la "via crucis".
La procession du Corpus Domini, en revanche, répond de manière symbolique au mandat du Ressuscité: « Je vous précède en Galilée. » « Allez jusqu'aux extrémités de la terre, apportez l'Evangile au monde. »
Dans ce Sacrement, le Seigneur est toujours en marche vers le monde. Cet aspect universel de la présence eucharistique devrait apparaître dans la procession de la fête du Corpus Domini, nous accompagnons le Ressuscité sur son chemin vers le monde entier.
Et précisément en accomplissant cela, nous répondons également à son mandat : « Prenez, mangez... Buvez-en tous » (Mt 26, 26sq). On ne peut pas "manger" le Ressuscité, présent dans la figure du pain, comme un simple morceau de pain. Manger ce pain signifie communier, signifie entrer dans la communion avec la personne du Seigneur vivant, entrer dans sa Mission. L’acte de "manger", est réellement une rencontre entre deux personnes, une façon de se laisser pénétrer par la vie de Celui qui est le Seigneur, de Celui qui est mon Créateur et mon Rédempteur. Le but de cette communion, de cet acte de manger, est l'assimilation de ma vie à la sienne, ma transformation et ma conformation à Celui qui est Amour vivant. C'est pourquoi cette communion implique l'adoration et la volonté de suivre le Christ, de suivre Celui qui nous précède et qui se donne à nous. « Ce n'est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi. Ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m'a aimé et s'est livré pour moi. » Le Bienheureux Charles de Foucauld l’avait parfaitement compris et vécu, lui dont le visage embrasé au feu d’une incessante adoration eucharistique laissait flamboyer la lumière de la Résurrection.

Le Christ, offert, porté, reçu, adoré est, en personne, la bénédiction divine pour le monde.
Que le rayonnement de sa bénédiction s'étende sur nous tous, en cette fête où, joyeuse, l'Eglise contemple, adore et vit le mystère du Jeudi Saint dans la dynamique lumineuse de la Résurrection. !

Alors avec les mots mêmes de la liturgie de l’Eglise faisons monter une humble et ardente prière vers le Seigneur :
« Donne-nous de vénérer d'un si grand amour le mystère de ton Corps et de ton Sang, que nous puissions recueillir sans cesse le fruit de ta rédemption.» Amen !

L'auteur de cette homélie

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