« Je suis ressuscité, et je suis avec toi… »

Oh ! Frères et sœurs, Quel bonheur merveilleux que le chant de l’introït grégorien de Pâques : Resurrexi. Il manque quelque chose au bonheur des femmes et des hommes qui ne l’ont jamais entendu chanter, ne serait-ce qu’une fois! Resurrexi et adhuc tecum sum… « Je suis ressuscité, et je suis avec toi… » Chant de foi !

Nulle création musicale ne pourra s’approcher ainsi de la fraîcheur et de la simplicité de l’éveil du Fils, premier-né d’entre les morts dans les bras du Père. « Je suis ressuscité et je suis avec toi ! » Oh, la puissante douceur de cette étreinte de gloire ! « Ta main s’est posée sur moi Alleluia ! Ta sagesse est vraiment admirable, alleluia, alleluia ! » Ce n’est que la parole de Dieu prise au psaume 138 et magnifiquement chantée, priée.

Économie de moyens, la mélodie oscille entre le ré et le fa, avec de rares incursions au la. Longue oscillation d’un bonheur épanoui dans une paix éternelle qui perle ici-bas joyeuse, lumineuse, limpide et fraîche.

Pourtant, dès le petit matin, ce qui nous frappe en regard, c’est une multiplication d’allées et venues, par des chemins variés. Les personnes se croisent, se rencontrent, se manquent le plus souvent, voient des anges ou ne les voient pas. Tout le monde paraît jouer à cache-cache. Tout le monde s’agite, part, revient, repart. C’est un mélange de terreur et de folle espérance, d’exaspération, d’abattement et de sursaut, d’hésitation et d’exaltation à rompre le cœur, à perdre haleine. Oh le charivari !

Et bien, si nous sommes là aujourd’hui, c’est justement parce que depuis ce matin de Pâques tout s’est mis en mouvement. Depuis cette déflagration fulgurante et silencieuse que nous avons contemplée cette nuit, tout est bouleversé. C’est une onde de choc prodigieuse qui se propage et dont les effets se feront sentir jusqu’à la fin des temps.
Tout le monde court, affolé, chacun hors de soi… Oui vraiment le beau charivari que voilà ! Courir pour chercher, courir pour voir, courir pour dire, revenir et annoncer.
« Venez voir où il reposait, puis vite allez dire à ses disciples… » Vite…
Et cette onde va projeter tout ces gens apeurés, atterrés jusqu’aux extrémités de la terre. La parole des Apôtres va retentir jusqu’au limites du monde, jusqu’aux rivages de tant et tant de cœurs, jusqu’au au fond de nos âmes, jusque dans ce grand chœur de moines ou de moniales qui chante le paisible Resurrexi du matin de Pâques. « Je suis ressuscité et je suis avec toi… » Bonheur paisible et joyeux de la foi vive!

Vous souvenez-vous ? Avant de célébrer la Pâque, avant même d’entrer triomphalement dans Jérusalem, comme Jésus maîtrise tout dans le calme : « Allez au village qui est en face de vous ; vous trouverez aussitôt… » Et avant de célébrer la Pâque avec ses disciples : « Allez à la ville chez un tel et dites-lui : Le Maître te fait dire… » Maîtrise et empire.

Mais ce matin, semble-t-il, rien de tel. Et pourtant il faut admettre que c’est encore lui qui maîtrise, et avec quelle aisance ! Lui qui vient de s’élancer du tombeau dans les bras du Père. « Je suis avec toi ! »

Dans ses apparitions Jésus enjoint aussi aux femmes d’aller, d’aller dire, d’aller annoncer, il crée une folle agitation, presque une panique.
Admirable tactique de Jésus. Celui qui chante et fait chanter au cœur de son Eglise : « Je suis ressuscité et je suis avec Toi », celui-là ébranle et secoue ce matin des hommes et des femmes abattus et inquiets et les appelle à la Vie, la vraie, la Vie qu’il est et qu’il donne.
Mais c’est l’atmosphère du coup de théâtre.

Et tout le monde, et chacun, finit par se demander ce qui se passe.
Chacun, amis et ennemis, aussi bien les grands prêtres et tutti quanti que les Apôtres, les femmes et les disciples. Tous sont affolés.

Pour les premiers, le cauchemar qui commence ou plutôt qui reprend. « Horresco referens ! » dirait le latin en sa concision. Je vous le suggérais cette nuit : il est des silences qui n’augurent rien de bon, mais vraiment rien de bon, pour le cœur des méchants.
Pour les seconds, les Apôtres, les femmes, c’est l’affolement, l’aventure folle qui commence ou plutôt qui reprend plus folle. Alors c’est reparti ? Non disent les uns, fausse alerte de quelques têtes faibles. Si disent les autres, on nous l’a certifié. Tout le monde en parle ! Mais qui sait vraiment ? Est-ce bien réel ? Ne vit-on pas comme en songe ?
La remarque des deux voyageurs sur le chemin d’Emmaüs est ici significative : « A vrai dire, nous avons été bouleversés par quelques femmes de notre groupe. Elles sont allées au tombeau de très bonne heure, et elles n’ont pas trouvé son corps ; elles sont même venues nous dire qu’elles avaient eu une apparition : des anges qui disaient qu’il est vivant… » Pauvres femmes !

De fait, les hommes le savent bien, eux qui sont des êtres sensés et pragmatiques par définition. Que peuvent donc bien raconter des femmes, sinon des sornettes ? C’est affaire entendue. Pas de temps à perdre avec affaires et dires de femmes. Les hommes, eux sont des gens sérieux avec deux pieds sur terre, et un solide sens des affaires ! Les femmes sont toutes les mêmes ! Faibles d’esprit et d’imagination. Il n’y a pas lieu d’interrompre le morne et triste sommeil qui nous accable. Nous ne sommes pas des femmes nous avons des raisons solides d’avoir peur ! Laissez-nous oublier ! Ce ne peut-être qu’un mauvais rêve…
N’empêche que ce matin Jean et Pierre ont un coup au cœur quand cette Marie-Madeleine, toute essoufflée, les réveille et leur hurle dans les oreilles : « On a volé le Seigneur du tombeau et nous ne savons pas où on l’a mis. » Nous ne savons pas, c’est à dire, elle et les autres femmes. Mais l’idée que Jésus serait ressuscité ne lui traverse pas alors l’esprit. Pourtant elle ne dit pas le «corps », ni « le cadavre », mais « le Seigneur » et cette personnalisation admirable en dit long sur son amour comme sur sa fine intuition. Bienheureuse femme !

Le va et vient n’arrête pas. Ni la course. Pierre souffle un peu derrière Jean. De cette course, on a donné des explications très symboliques et fort belles, telle la rapidité de l’amour qui donnerait à Jean cette vélocité. C’est bien, mais il reste un fait prosaïque. Déjà à quarante vous ne courez plus comme un jeune galopin qui n’a peut-être pas encore ses vingt ans ! C’est une sérieuse et réelle différence.

Par contre ce qui est avéré et non moins riche de sens : Jean attend Pierre par respect, non seulement pour son ancien, mais plus encore par respect pour celui à qui Jésus a déjà remis le soin de présider aux destinées de cette communauté qui entourait le jeune rabbi et qui, depuis le côté grand ouvert sur la croix, s’appelle l’Église. Jean attend donc Pierre et le laisse entrer le premier.
C’est beau et grand cette attente de Jean, où le respect de l’autorité bride en quelque sorte l’impatience de l’amour. Et cela se répètera tout au long de l’histoire de l’Église. Catherine de Sienne et le Pape de son époque, Thérèse Martin et Léon XIII, etc.

Maintenant tous deux sont bien éveillés. En homme responsables, on ne peut leur dénier cela, ils veulent savoir et comprendre, se rendre compte dans les moindres détails.
Et justement un détail les frappe : le linceul qui a enveloppé le cadavre resté là, affaissé, et le linge qui avait recouvert la tête soigneusement roulé à part à sa place. Si le corps avait été volé, on l’eût enlevé tel qu’il était, avec ses bandelettes. On n’eût pas pris soin de faire le rangement.
Témoignage important que celui-là. On n’invente pas une telle mise en scène. Des hommes capables d’inventer que Jésus était ressuscité, et les disciples en était manifestement bien incapables, ne se seraient pas pour autant souciés des bandelettes, du linceul et du suaire.

Un détective qui arrive sur les lieux d’un crime, exactement comme Pierre et Jean sont arrivés au tombeau, sait qu’à ce tout premier moment où tout est encore en place, chaque détail compte et peut ouvrir une piste vers la vérité. « Je suis ressuscité et je suis avec Toi… »

Jean entre, il voit et pense qu’il se trouve en face d’un nouveau signe de son Maître, le signe annoncé ! Le seul donné !

Car « De signe, il ne lui sera donné que le signe de Jonas. »
Il voit, il croit et nous tous, appuyés sur son témoignage, nous croyons.
Le Christ est vraiment ressuscité.
Amen. Alleluia !

L'auteur de cette homélie

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