« Tu es mon Fils, moi, aujourd'hui, je t'ai engendré. »

"Hodie/Aujourd'hui". Mot qui remplit et colore toute la liturgie de Noël.

"Hodie/Aujourd'hui". Mot qui nous fait échapper aux filets de la durée et du temps, et nous invite à plonger dans les abîmes vertigineux de l'éternelle Trinité, du principe sans commencement. "Aujourd'hui, je t'ai engendré."

"Aujourd'hui" mot qui en même temps nous situe en un point donné de l'histoire et du temps, où l'Eternel se révèle dans la durée et la fragilité.

Cet "aujourd'hui" de Dieu nous l'accueillons, nous le recevons "de ces jours-là", où, nous dit saint Luc, "parut un édit de l'empereur Auguste."
En ces jours-là, à l’hôtellerie il n’y avait pas place pour Lui, Jésus. Mais, aurait-il pu naître dans la promiscuité d'une salle de caravensérail où la délicatesse de Marie aurait souffert d'accoucher au milieu de tous ces gens ? Ce n’était pas là une place.

Cet "aujourd’hui", cet ‘Hodie’ tout à la fois éternel et temporel, nous le recevons " en ces jours-là " qui sont aussi les nôtres. "En cette nuit, qui est au milieu de son cours, comme le chante le Livre de la Sagesse, alors qu'un profond silence enveloppe toutes choses," la Parole toute puissante de Dieu, ce Verbe fait chair, frappe à la porte de notre cœur. (cf Apoc. 3, 20 )
Cette nuit, le Créateur de toutes choses, notre Dieu, frappe à la porte. Hélas, frères et sœurs, où trouver un peu de place pour Lui en l’hôtellerie de notre cœur ? Il y a bien souvent trop de monde dans l'hôtellerie de notre âme, un monde bruyant et sans attentions, voire sans délicatesses. Comment pourrait-il naître en notre cœur ?
Et pourtant, n’en doutons pas, en cette nuit l'Enfant ne cesse de frapper, il demande l'hospitalité. Alors comment faire pour l'accueillir ?

Au fin fond de la grotte, deux êtres sont là, dans la nuit, aux côtés de Marie et de Joseph. Deux êtres qui pourraient bien nous aider grandement.
Deux créatures apparemment insignifiantes que d'aucuns, un peu rapidement, diront sortis de l'imagination ‘‘naïve’’ de nos ancêtres dans la foi, et absents des "récits" de la naissance du Christ. Est-ce si sûr ?
Deux êtres tout juste bons pour amuser les enfants et qui seraient indignes d'une foi supposée adulte, éclairée et libérée. Oh, méfions-nous de nos modernes suffisances. Nos anciens avaient un regard peut-être plus affinés et une familiarité avec la Parole de Dieu plus simple et plus vraie.
Qui sont donc ces deux êtres si importants ? Qui sont-ils ?
Permettez moi de vous les présenter à nouveau, car vous les connaissez.
Voici l'âne et voici le bœuf.
Ils font partie du "folklore de Noël", et cependant n'ont pas attendu saint François d’Assise pour apparaître dans nos fresques romanes, pour sortir leur tête du fond de la grotte dans les icônes et se glisser discrètement, anonymes, dans le cinquième répons de nos vigiles :
« O magnum mysterium ! Ô grand mystère et signe admirable ! Les animaux ont vu le Seigneur nouveau-né couché dans une crèche… »
Ils sortent en fait tout droit du livre d'Isaïe que je cite : "Cieux écoutez , terre prête l'oreille , car le Seigneur parle : Le bœuf connaît son possesseur , et l'âne la crèche de son maître , Israël ne connaît pas , mon peuple ne comprend pas !" ( Isaïe 1, 3 ) Ils nous rappellent à leur manière ce que nous avons entendu il n'y avait pas de place pour eux dans la salle commune et que nous entendrons dans l'évangile de la Messe du Jour : "Il est venu dans sa propre maison et les siens ne l'ont pas reçu."

Alors, soyons attentifs, si vous le voulez, en cette nuit, afin de recevoir avec un cœur d'enfant l'enseignement que nos amis, l'âne et le bœuf, voudraient nous offrir, bien simplement.

"Pourquoi à ton avis, demande l'âne, le Créateur m'a-t-il donné une grande paire d'oreilles sinon pour écouter et bien écouter tout ce qui se dit dans le silence de cette étable obscure !
Et moi , demande à son tour le bœuf , pourquoi penses-tu que le Créateur m'ait inscrit dans l'ordre des ruminants, sinon pour ruminer toutes ces choses savoureuses qui arrivent en cette nuit, car pas plus que tu ne vis seulement de pain , toi humain, moi non plus, ce soir, je ne peux vivre seulement de fourrage, mais je dévore des yeux le Verbe fait chair, mon créateur, qui vient d'être déposé là, devant nous, l’âne et moi, par Marie, dans la mangeoire.
D'ailleurs, pourquoi vos artistes nous ont-ils si souvent représentés avec des grands yeux étonnés , l'âne et moi, mais à coup sûr parce que nous contemplons, étonnés, émerveillés, toutes ces choses que la belle petite Marie, elle, conserve dans son cœur de toute jeune mère.
Dîtes-moi un peu, vous les enfants, mais vous aussi les adultes si sérieux, les femmes et les hommes d’aujourd’hui, pourquoi le Créateur vous a-t-il donné , à vous aussi, une paire d'oreilles, une paire d'yeux et une bouche, et plus encore une mémoire, une intelligence, une volonté ?
Pourquoi ? Sinon pour accueillir vous aussi la Parole de Dieu, la garder et l’aimer ! Pour lire et relire sans cesse ces pages d'évangile, les lire avec foi aux petits enfants: ils ont non seulement le besoin mais encore le droit de les entendre en famille et vous aussi ! Ruminez donc un peu cela !
En dehors vous parlez à tort et à travers, et vous ingurgitez doctement une foule d’images, de discours, d’informations inutiles, souvent néfastes, à longueur de journées, à longueur de soirées.
Or ce petit Enfant est venu dans un grand silence.
Il faut aussi savoir vous taire et contempler simplement, dans la foi, la crèche installée dans vos maisons et vos églises.
Placez donc la crèche dans vos demeures d'homme et rassemblez les enfants pour la regarder avec eux, comme eux, pour prier avec cœur et adorer.
Nous n'avons pas comme vous, dit le bœuf, le privilège d'avoir été créés par Dieu à son image et ressemblance, c’est ainsi. Nous n'avons ni intelligence, ni volonté, ni mémoire telles que les vôtres, mais, pauvres créatures, nous avons été témoins de ce mystère qui nous dépasse, comme vous, infiniment.
Selon certains contes qu'on aimait redire autrefois, nous aurions le privilège unique de pouvoir parler en cette nuit-là. Mais au fond vous le savez bien, nous ne pouvons pas vraiment parler, sauf dans vos contes.
C'est pourquoi nous préférons, l'âne qui écoute toujours et moi qui rumine sans cesse, nous préférons laisser à l'un des vôtres le soin de vous rappeler quelque chose de la profondeur du mystère fêté aujourd'hui.
D'ailleurs je me flatte d’entretenir quelque lointain cousinage avec lui que ses étudiants avaient surnommé malicieusement le "bœuf muet de Sicile".
Il vous rappellera que ce petit Enfant que nous avons vu de nos yeux écarquillés d’animaux et que vous contemplez dans la foi, ce petit Jésus est le Verbe éternel de Dieu fait chair. Regardez cet Enfant en silence. Adorez-le.
Adorez-le, qui se donne à vous, fragile et mendiant dans l'Eucharistie.
Recevez-Le avec son Corps et son Sang, son humanité et sa divinité,.
Allons, écoutons frère Thomas d’Aquin, mon lointain cousin qui, entré chez les frères prêcheurs, est devenu un grand saint :
« Au jour de la Nativité, on célèbre plusieurs messes à cause de la triple naissance du Christ.
La première qui est éternelle, pour nous est cachée. C'est pourquoi l'on chante une Messe la nuit, où l'on dit à l'introït : "Le Seigneur m'a dit : Tu es mon Fils, moi, aujourd'hui Je t'ai engendré." (Ps 2, 7 )
La deuxième est sa naissance selon le temps, mais dans les âmes , par laquelle le Christ se lève dans nos cœurs comme l'étoile du matin. ( 2P 1, 19 ) Et c'est pourquoi l'on chante une messe à l'aurore, où l'on dit avec Isaïe à l'introït : "La lumière brillera aujourd'hui sur nous." (Is 9, 2 )
La troisième est la naissance du Christ selon le temps et dans son corps, selon laquelle il s'est produit visiblement hors du sein virginal , revêtu de notre chair et c'est pourquoi on chante la troisième messe à la pleine lumière et son introït proclame : "Un enfant nous est né." ( Is 9, 5 ) »
[fn](IIIa Q. 83, a. 2, ad 2)[/fn]

En cette nuit, en ce jour, en ces jours-là qui sont nôtres, frères et sœurs, souvenons-nous de l’aimable enseignement du bœuf, de l'âne. Avec l'Eglise en sa liturgie, à l’exemple des saints, tel frère Thomas d'Aquin ouvrons nos oreilles et nos yeux tout grand, ceux du corps, ceux de l'âme, pour goûter et laisser rayonner en nos vies cette joie qui naît de la foi.

Conservons, méditons toutes ces choses dans notre cœur avec Marie, à qui fut donné ce privilège unique de pouvoir dire à l’enfant né de sa chair mais aussi à son Dieu et créateur, ô mystère insondable :
" Tu es mon fils, moi, aujourd'hui je t'ai engendré. "

Amen !

L'auteur de cette homélie

Category:
Français