Comblée de grâce

Homélie prêchée lors de la messe des Équipes Notre-Dame, en la fête de l’Immaculée Conception, le 8 décembre 2007.

Il est une erreur fort commune même au plan universitaire et donc reprise par les magazines et les journaux ; elle consiste à confondre « immaculée conception » et « conception virginale ». La première expression explicite dans la théologie médiévale, essentiellement franciscaine, la salutation de Gabriel à Marie qualifiée de « comblée de grâce » ; la seconde désigne le fait que Marie a conçu son enfant sans avoir eu de relation sexuelle avec son époux selon sa parole : « Je ne connais pas d’homme ». Cette confusion est due aux méfaits d’une mauvaise compréhension de la notion de péché originel ; pour beaucoup, le péché d’Adam et d’Ève aurait consisté dans leur relation sexuelle qui leur aurait fait perdre l’innocence identifiée à l’ignorance enfantine. Pourquoi parler de cette redoutable erreur, sinon pour montrer l’importance, l’originalité et la profondeur de ce que nous appelons « spiritualité conjugale » ? Cette notion, dont l’élaboration doit beaucoup au Père Caffarel, fondateur des Équipes Notre-Dame, explicite le fait que dans la tradition chrétienne, le mariage est un sacrement et, pour cette raison, un chemin de sainteté. Tout mariage chrétien est chemin de sainteté ; la spiritualité conjugale donne les moyens de le mettre en œuvre.

Permettez-moi de vous rappeler que, dans la tradition chrétienne, le mariage chrétien est scellé par l’échange des consentements entre les époux et pas par la volonté des parents sur leurs enfants ni même à la bénédiction du prêtre. C’est l’engagement personnel des époux qui fait le mariage et les associe au mystère de l’amour de Dieu pour l’humanité. L’échange de la parole ne se réduit pas au jour de la célébration du mariage, mais il doit être vécu tout au long de la vie commune des époux, à chaque étape de la vie. N’en déplaisent aux matérialistes conséquents, nous ne sommes pas des animaux ; si ceux-ci ont un langage, ils n’ont pas part à la grandeur de la parole, car l’humanité est elle-même dans une « parole habitée » qui transcende l’ordre de la survie et de la reproduction. Cette habitation permet de participer à la vie de Dieu. Cette participation sera pleinement vécue lors de la résurrection, dont le symbole des apôtres précise qu’il s’agit de la « résurrection de la chair ». Nous ne sommes pas destinés à être des anges immatériels ; mais à réaliser pleinement toute dimension d’humanité : corps et âme, cœur et esprit, sensibilité et spiritualité… car le salut, pour les chrétiens n’est pas une évasion de la réalité humaine, mais une transfiguration. Or celle-ci n’est pas une opération magique que Dieu opèrerait à notre insu. Elle suppose notre participation et notre engagement personnel. C’est ce que fait la spiritualité conjugale quand elle prend forme d’une charte qui nous propose des points concrets d’effort et surtout de mettre en œuvre la parole. La parole dite au présent, la parole qui est mémoire, la parole qui est anticipation de l’avenir… la parole qui échangée, donnée, reçue, écoutée, redonnée, méditée, inscrite dans le passé pour être semence d’avenir. Telle est la racine de cette dimension de la vie chrétienne : la chasteté. Celle-ci n’est pas un catalogue d’interdits, mais la vie d’êtres sexués – dont Adam et Ève sont les figures archétypale – appelés à vivre leur sexualité dans la confiance, la tendresse, l’engagement de la parole… Or nous savons par expérience, de nos fragilités, de nos peurs et de nos emportements ou blocages, que nous ne pouvons vivre une telle exigence par nos propres forces, car nous avons besoin de la prévenance et de la présence de Dieu.

Sur ce chemin de sainteté, Marie est notre modèle. Elle est saluée par Gabriel de « comblée de grâce ». Elle a reçu la parole de Dieu ; elle a cru que Dieu était le maître de l’impossible car il tient promesse, malgré les obstacles dressés par la violence, l’injustice et la jalousie. Marie comblée de grâce est la figure de la sainteté qui nous concerne : elle espère contre toute espérance ; elle croit malgré toute absence d’évidence, et surtout elle aime d’un amour qui enracine dans l’avenir : la gloire à venir. Oui, vraiment, Marie, pleine de grâce.

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