La face cachée du mystère de l’Annonciation

Sainte Mechtilde (1207-1283) vint à Magdebourg vers 1230 pour devenir béguine, l’année même où les dominicains y arrivaient aussi. Elle écrit vingt ans plus tard « La lumière de la Divinité », livre où sont consignées les révélations qu’elle a reçues de Dieu ; le passage proposé ici en est un extrait. Son confesseur, le dominicain Henri de Halle collectionna ses écrits.

Ô Père de tout bien, tout indigne que je sois, je vous rends grâces pour toute la fidélité avec laquelle vous m’avez attirée hors de moi-même pour me communiquer vos merveilles. C’est ainsi, Seigneur, que j’ai vu et entendu dans votre sainte Trinité le haut conseil qui s’y tint avant tous les temps, alors, Seigneur, que vous étiez renfermé en vous-même, et que personne n’avait part à votre inénarrable félicité. Alors les trois personnes brillaient si belles en un seul, que chacune d’elles resplendissait en l’autre, et néanmoins le tout ne formait qu’un.

Le Père se distinguait en lui-même par un sentiment viril de toute-puissance ; le Fils était égal au Père dans l’infinie sagesse, et l’Esprit Saint égal à tous les deux dans la plénitude de la bonté. L’Esprit Saint, donc commence avec grande bonté la partie dans la sainte Trinité, et s’adresse au Père en ces termes : « Seigneur, Père bien-aimé, je veux de vous-même vous donner à vous-même un avis d’amoureuse bonté, et nous ne serons plus inféconds désormais. Nous créerons un règne dont les premières créatures seront les Anges formés à mon image, c’est-à-dire, des esprits comme moi-même ; l’autre créature sera l’homme. Parce que, Père bien-aimé, on ne peut appeler joie que ce spectacle d’une grande multitude qui jouit d’une indicible félicité sous vos regards. » Le Père répondit : « Vous êtes un seul esprit avec moi, ce que vous désirez et proposez a mon entier agrément. »

Lorsque l’Ange eut été créé, vous savez ce qu’il arriva ; mais quand même la chute des Anges eût été évitée, l’homme aurait été néanmoins créé. Le Saint-Esprit communiqua aux Anges sa douce bonté, en sorte qu’ils nous servissent et se réjouissent de notre félicité.

Le Fils éternel prit à son tour la parole et dit avec grande modestie : « Père bien-aimé, je veux aussi avoir ma fécondité, et puisque nous voulons opérer une merveille, formons l’homme à mon image. Et bien que je prévoie de grandes douleurs, je ne laisserai pas d’aimer l’homme éternellement. »

Et le Père dit : « Mon Fils, moi aussi je ressens une puissante volupté dans mes entrailles divines, et je résonne tout entier d’amour. Nous serons féconds, afin que l’homme réponde à notre amour, et qu’il ait quelque connaissance de notre grande gloire. Je veux me créer une épouse qui puisse me saluer de sa bouche, et m’enchaîner par son aspect: alors pour la première fois il y aura un amour. » Le Saint-Esprit dit alors au Père : « Ce sera moi, Père bien-aimé, qui amènerai l’épouse à votre couche nuptiale. » Le Fils prit la parole : « Mon Père, je mourrai d’amour, vous le savez, néanmoins nous allons établir avec joie ces créatures dans une grande sainteté. » Alors la sainte Trinité s’inclinant créa l’univers, et nous fit corps et âme dans un indicible amour. Adam et Ève furent formés et noblement constitués dans leur nature, d’après le Fils, qui, sans avoir eu de commencement, est né de son Père. Et le Fils fit part à Adam de sa céleste sagesse et de sa puissance sur la terre, en sorte que l’homme avait dans un amour parfait une vraie connaissance, et des sens tout empreints de sainteté, et qu’il pouvait commander à toutes les créatures de la terre, avantage qui est devenu pour nous bien rare.

Dieu [le Fils] par un effet de son amour donna donc à Adam une vierge modeste, noble et délicate, qui fut Ève, et il fit part à celle-ci d’une affection conjugale, modeste, conforme à celle que lui-même portait respectueusement à son Père. Leurs corps étaient purs, car Dieu n’avait rien créé en eux qui pût inspirer de la honte, et ils étaient vêtus comme les Anges. Ils auraient eu des enfants, gages d’un saint amour, en la manière que le soleil brille en se jouant dans l’eau sans que le miroir de l’eau en soit brisé. Mais lorsqu’ils eurent mangé du fruit défendu, ils ressentirent de la confusion en leur corps, comme nous l’éprouvons encore nous-mêmes. Et si la sainte Trinité nous avait créés à la manière des anges, en vertu de la noble nature de notre création nous n’eussions eu jamais à en rougir.

Le Père céleste fit part à l’âme de son divin amour, et dit : « Je suis le Dieu de tous les dieux, tu es la déesse de toutes les créatures, et je te donne ma main en gage comme quoi je ne t’abandonnerai, jamais. Si tu ne veux pas te perdre, mes anges te serviront sans fin. Je veux te donner mon Esprit Saint, pour camérier, afin que tu ne tombes pas dans un péché grave faute de connaissance, et je te donne aussi le libre arbitre. Ma bien-aimée par-dessus tout, vois maintenant à te conduire avec sagesse. Je ne t’imposerai qu’un léger commandement, pour te faire souvenir que je suis ton Dieu. L’âme qui se nourrira des fruits purs que Dieu lui a permis dans le paradis, y demeurera en grande sainteté avec son corps. Mais si elle mange du fruit désagréable qui ne convient pas à son corps pur, elle en sera tellement empoisonnée, qu’elle perdra la pureté des anges et oubliera sa virginale chasteté. »

Et l’âme plongée dans de profondes ténèbres poussera vers son bien-aimé, pendant de longues années, une clameur lamentable, et lui dira: « Seigneur bien-aimé, qu’est devenu cet amour plein de délices ? Comment avez-vous abandonné la reine votre épouse ? [C’est le sens des Prophètes]. Ô grand Seigneur, comment avez-vous pu souffrir si longtemps une telle nécessité, que vous ne puissiez donner la mort à notre mort ? Toutefois, vous devez naître un jour ; en attendant, tout ce que vous avez voulu faire s’est accompli ; même votre colère. »

Alors il se tint un conseil suprême au sein de la bienheureuse Trinité. Et le Père éternel parla ainsi : « J’ai regret de mon ouvrage ; j’avais donné à ma Trinité sainte une épouse si parfaite que les anges les plus élevés ne devaient être que ses serviteurs. Lucifer lui-même, quand il serait resté dans sa gloire, l’aurait eue pour sa maîtresse ; car elle avait seule droit à la couche nuptiale. Mais elle n’a pas voulu garder ma ressemblance ; la voilà devenue difforme et hideuse, et qui voudrait accepter un objet aussi méprisable ? Mais le Fils éternel s’agenouillant devant son Père, lui dit : « Père bien-aimé, ce sera moi ; voulez-vous me donner votre bénédiction. Je prendrai avec joie cette humanité souillée de sang, et j’appliquerai de mon sang innocent sur les blessures de l’homme, et je banderai toutes ses plaies avec tous les mépris et le dénuement que je supporterai jusqu’à mon dernier moment ; enfin, tendre Père, je paierai la dette de l’homme par la mort d’un homme. Et l’Esprit Saint prit la parole : « Ô Dieu tout-puissant, nous disposerons une magnifique procession en descendant en grande gloire et sans altérer notre nature du ciel jusque sur la terre. Ne suis-je pas le serviteur intime de Marie ? » Alors le Père s’inclina en grande affection vers tous les deux, et dit au Saint-Esprit : « Vous porterez devant mon Fils la lumière dans tous les cœurs, qui se laisseront émouvoir à ses paroles ; et vous, mon Fils, il vous faudra prendre et porter la croix. Mais je veux vous accompagner dans toutes vos voies, et d’abord vous donner pour mère une vierge pure, afin que vous puissiez supporter avec plus d’honneur cette humanité si déshonorée. » Et la belle procession descendit en grande allégresse au temple de Salomon, où le Dieu tout-puissant voulut durant neuf mois accepter l’hospitalité.


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