Les temps sont accomplis

Homélie prêchée lors de la messe de la Nuit de Noël 2008.

Deux grands textes fondent notre célébration de la nuit : l’évangile de Luc et la généalogie de Jésus rapportée par Matthieu. Avez-vous remarqué avec quelle discrétion la naissance de Jésus à Bethléem de Judée est rapportée ? Pourtant le texte est solennel quand il dit la situation du monde entier en contraste avec la précarité de cette naissance. Il met en scène avec beaucoup plus de faste l’annonciation aux bergers invité à voir dans l’enfant couché dans la mangeoire un signe. Entre ce récit et la généalogie, il y a une profonde correspondance qu’il nous faut comprendre pour vivre Noël en vérité selon le message adressé par les anges : « Un sauveur vous est né ». La généalogie retrace dans le cadre symbolique d’un multiple de sept – c’est-à-dire une plénitude – les générations d’Abraham à Jésus. Cette liste nous rappelle que le temps de la vraie vie se mesure au passage des générations et pas seulement au mouvement des astres et cela nous enseigne que le temps de notre vie et de l’histoire des hommes est dans la main de Dieu ; il l’est en ses tensions mêmes.

Le temps est chose cruelle. Nous savons en effet que le temps est corrosif ; il était représenté dans la mythologie antique comme un dieu qui dévorait ses enfants. Nous savons en effet que le temps use et qu’il est vain de vouloir réparer ses outrages. Mais nous savons aussi que le temps est une richesse : savoir prendre le temps dans notre monde agité est un art car ce don ouvre le champ du possible, celui d’une activité où notre être se réalisera ; cette richesse paraît chez les jeunes et dans les talents qui nous sont confiés… La tension entre ces deux aspects du temps est due au fait que l’être humain est à l’articulation de deux mondes : le spirituel et le matériel, le céleste et le terrestre, l’éternel et le temporel… Notre civilisation actuelle, par la pression exercée par les media qui conditionnent nos mentalités, privilégie une des dimensions au détriment de l’autre, comme on le voit dans nos villes où les illuminations invitent à une fête qui n’est que divertissement ou évasion. La fête est un retour au même dans une répétition qui laisse dans l’insatisfaction.

Tout autre est la généalogie de Jésus. Elle retrace une longue marche tendue vers un avant. Ce n’est pas une voie triomphale écrite comme une épopée à la gloire des rois, car s’il y a quelques noms célèbres, la plupart sont inconnus ; elle donne un tableau des origines qui se perdent dans l’obscure fidélité à la vie. Il n’y a pas non plus que des gens de bien, grands religieux ou grandes figures spirituelles ; il y a des pécheurs et des victimes humiliées du malheur qui rode dans les familles. Il n’y a pas seulement d’authentiques fils du peuple élu ; il y a des hommes et des femmes venues d’ailleurs – ce grand ailleurs qui figure notre monde en sa mondialisation. Mais à travers tout cela, passe un souffle : celui de l’espérance. Tel fut le chemin du Messie jusqu’à nous. Il est bon de l’entendre et de l’avoir chanté cette nuit.

Cette situation est confirmée par le fait que les premiers à qui la nouvelle est annoncée furent les bergers. Ces hommes sont qualifiés par leur fonction : veiller pour protéger le troupeau contre les bêtes sauvages qui rodent la nuit autour des villages, des champs, des pâturages et des enclos. Ces veilleurs nous représentent bien, nous qui veillons dans la foi et portons le souci de ceux qui nous sont confiés. Ces hommes dont l’histoire n’a pas retenu le nom reçoivent un message : le sauveur est né. Un signe leur est donné, un enfant dans une mangeoire. Il commence une vie humaine et entre pleinement dans le paradoxe du temps qui mêle précarité et certitude, cruauté et tendresse, pleurs et rires, rien de ce qui est étranger à l’humanité.

Le sauveur entre dans le temps et par sa présence et sa venue, voici que le temps est renouvelé, voici que le cours du temps est réorienté. Voici qu’un lien se tisse entre la terre et le ciel, l’éternité et la durée, le divin et l’humain. De cette alliance, l’enfant dans la mangeoire est le signe. Il donne à voir la grandeur de Dieu dans la vérité de l’humanité. Oui, un sauveur nous est né ! Vivons le temps de l’espérance !

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