Matisse et la chapelle Notre-Dame-du-Rosaire

Une réflexion de Fr. Hugues-François Rovarino, o.p., avec sœur Jacques-Marie, le frère L.-M. Rayssiguier et le père Couturier.
Ce texte est paru dans la Revue du Rosaire de janvier 2011

Les raisons apostoliques de notre réflexion

- L’art est aussi un chemin de foi : « J’ai commencé par le profane et voici qu’au soir de ma vie, tout naturellement je termine par le divin », dit Matisse. Et en 1952, se confiant à André Verdet : « Ma seule religion est l’amour de l’œuvre à créer, l’amour de la création et de la grande sincérité. J’ai fait cette chapelle avec le seul sentiment de m’exprimer à fond. Ce travail a été pour moi un enseignement. » Dans Jazz, 1947 : « Si je crois en Dieu ? - Oui, quand je suis soumis et modeste, je me sens tellement aidé par quelqu’un qui me fait faire des choses qui me surpassent. »

- Dans la création artistique, une foi se déploie : « L’art moderne est certes un art de délectation, mais cela n’implique nullement qu’il n’ait pas un contenu religieux ou spirituel. Je n’ai pas éprouvé le besoin d’opérer une conversion pour exécuter la chapelle de Vence. Mon attitude intérieure ne s’est pas modifiée ; elle est demeurée celle que j’ai eue, celle que j’ai devant un visage, une chaise ou un fruit » (1951). « La méthode de Matisse est de pénétrer profondément ce à quoi il s’arrête. La spiritualité de fond de Matisse est d’équilibre, d’accord, de tranquillité, d’où la continuité » (Rayssiguier op, 16 janvier 1949).

- Matisse au P. Couturier, 27 février 1950 : « Le Chemin de croix est terminé. Le frère Rayssiguier l’a vu ainsi et je voudrais bien qu’une occasion se présente à lui pour vous en parler. Ce n’est plus le Chemin de procession du carton, mais une sorte de grand drame dans lequel les scènes, quoique toujours accompagnées d’un chiffre, s’entremêlent en partant du Christ en croix qui a pris une dimension de rêve – comme tout le reste du panneau. C’est ce à quoi m’a conduit une conscience sans faiblesse suite au carton qui est sur le mur. […] Je vais tout de même faire cuire ce panneau - car il est définitif. Il sent le drame. C’est le Calvaire composé d’une façon analogue aux calvaires bretons. C’est un grand résultat pour moi. L’exécution en est rude, très rude même, à désespérer la plupart de ceux qui le verront. Dieu m’a tenu la main. Qu’y puis-je ? M’incliner – mais les autres n’en savent rien. »


Un accomplissement, selon Matisse 

Cet accomplissement ira de décembre 1947 au 25 juin 1951. Matisse dit : «  le chef-d’œuvre de toute ma vie  ». Il va travailler à ses frais, incompris de ses amis : Picasso, Aragon…

En 1947, Matisse: « Je suis depuis mon retour de Paris dans une sorte de crise de conscience et il se pourrait qu’un grand chambardement de mon travail arrive. Je vois la nécessité de m’éloigner de toutes contraintes, de toutes idées théoriques pour me livrer à fond et complètement, en me plaçant hors du moment, de cette mode de distinction du figuratif et du non figuratif. » Régine Pernoud écrira : « On s’est posé la question de savoir si Matisse était croyant ou non. Ce qui me paraît important, c’est qu’à son âge et durement éprouvé par la maladie, il ait consacré trois ans de sa vie à créer une œuvre aussi belle et si parfaite, et qu’il l’ait lui-même considérée comme ″ le résultat d’une vie consacrée à la recherche de la vérité″. Le tout dans un désintéressement absolu, sans demander la moindre rémunération. » - « Cette chapelle est pour moi l’aboutissement de toute une vie de travail et la floraison d’un effort énorme, sincère et difficile. Ce n’est pas un travail que j’ai choisi mais bien un travail pour lequel j’ai été choisi par le destin sur la fin de ma route, que je continue selon mes recherches, la chapelle me donnant l’occasion de les fixer en les réunissant » (« Chapelle du Rosaire », 1966).

La lettre à Mgr Rémond (Nice), juin 1951: « Excellence, je vous présente en toute humilité la chapelle du Rosaire des Dominicaines de Vence. Je vous prie de m’excuser de ne pouvoir vous présenter moi-même ce travail en étant empêché par mon état de santé. Cette œuvre m’a demandé quatre ans d’un travail exclusif et assidu, et elle est le résultat de toute ma vie active. Je la considère malgré toutes ses imperfections comme mon chef­-d’œuvre. Que l’avenir veuille bien justifier ce jugement par un intérêt croissant, en dehors même de la signification supérieure de ce monument. Je compte, Excellence, sur votre longue expérience des hommes et votre haute sagesse pour juger un effort qui est le résultat d’une vie consacrée à la recherche de la vérité. »


La Lumière spirituelle 

Tout commence par un vitrail ! Mais le vitrail est lié à la couleur : il ne s’agit pas encore d’une lumière spirituelle. En même temps, la démarche de sœur Jacques-Marie est liée à une proposition concrète : un vitrail et son motif : l’Assomption de la Vierge Marie. Il s’agit de vitraux : cette question est entendue avec le frère Rayssiguier, providentiellement à Passe-Prest : il rencontre Matisse. « Il resta un après-midi… et le gros du projet de la chapelle fut élaboré. Matisse ferait les vitraux. Dans leur esprit, la chapelle était faite », écrit sœur Jacques-Marie. Et Matisse : « Je compte aussi sur les réverbérations colorées des vitraux pour les enrichir de fines nuances selon la variété des heures » (12 mai 1948, au frère Rayssiguier).

Une évolution lumineuse : on retrouvera la notion de vitrail. Cet objet perçu comme décoratif,élément de couleur, est peu à peu compris comme lumière pour l’ensemble, lumière transfigurée dans une perception spirituelle, de plus en plus consciente. Il y a là un « décollage ». Matisse voulait développer son œuvre, la continuer, alors que Rayssiguier paraît avoir pensé à conduire Matisse vers « l’art sacré ». Rayssiguier a perçu que l’art de Matisse permettait de lui proposer le travail créateur qu’il allait proposer. Pour Matisse dès 1948, il y a un espace à la fois religieux et spirituel, mais : « Je n’ai pas besoin de faire des églises, il y en a d’autres pour cela », au frère Rayssiguier, le 15 novembre.

La lumière, au principe et pour l’unité : on peut faire mémoire du premier jour de la Création, au commencement du livre de la Genèse : « Que la lumière soit ! » Tout commencera par là. La lumière et les couleurs deviennent source unifiante : « Dans la chapelle, mon but principal était d’équilibrer une surface de lumière et de couleurs avec un mur plein, au dessin noir sur blanc » (plaquette « Chapelle du Rosaire », Vence) ». La lumière y a aussi des aspects symboliques qui l’ont orienté vers la simplicité. Déjà, en 1913 : « C’est que je vais vers mon sentiment, vers l’extase. Et puis, j’y trouve le calme. » Mais optant pour des panneaux de céramique blanche où une certaine lumière viendra s’ajouter au gré des vitraux, il n’use que de traits noirs et joue avec la lumière, mais il s’y ajoute une note particulière au lieu. Matisse s’inspire de l’habit noir et blanc des sœurs dominicaines, et de la sobriété du chant grégorien : « … j’ai compris le noir et le blanc des costumes des Sœurs comme un des éléments de la composition de la chapelle ». Et au frère Rayssiguier, 24 octobre 1948 : « Dans notre construction, il est important que l’état d’élévation religieuse des esprits vienne naturellement des lignes et des couleurs agissant dans la simplicité de leur éloquence. »

La lumière pourtant liée à des épreuves : il y a dans l’aventure, un lien avec la maladie, la souffrance, la mort. Tous les protagonistes sont concernés. L’esquisse que présentera sœur Jacques-Marie à Matisse aura été dessinée au bord du lit d’une mourante, sœur Jeanne du Saint-Sacrement, sacristine : « Près de son corps, je veillais, je priais, j’étais seule. Pourquoi ai-je sorti un papier et un crayon et me suis-je mise à griffonner ? Je n’en sais rien. Mais c’est de ce griffonnage qu’est partie l’idée de la chapelle du Rosaire ! »


Une chapelle, des personnages et l’unité 

L’unité est intégrée à l’ensemble, à sa simplicité. Dans France-illustration pour Noël 1951 : « Le panneau de saint Dominique et celui de la Vierge et de l’Enfant-Jésus sont à la même hauteur, d’esprit décoratif et leur sérénité a un caractère de tranquille recueillement qui leur est propre, tandis que celui du Chemin de croix s’anime d’un esprit différent. Il est impétueux. Là est la rencontre de l’artiste avec le grand drame du Christ qui fait déborder sur la chapelle l’esprit passionné de l’artiste. »
Cette unité artistique est liée à la célébration eucharistique. Depuis l’autel, entre les trois panneaux, on va du plus serein au plus dramatique, le lien étant réalisé par la Vierge et l’Enfant. Le plus dramatique est devant les yeux du célébrant qui à l’autel nous unit au drame de la Passion et de la mort du Christ. Le président de la célébration est aussi un personnage « prévu » : car il s’agit du lieu d’une célébration ; il n’est lui-même que lorsqu’on y célèbre celui qui appelle à la Lumière !
Unité, grâce à l’art, permettant une grande perception du drame de la Rédemption. Étonnant, car il ne sait s’il croit ! « Une préfiguration de la destinée de Jésus condamné à gravir le long chemin qui va le conduire jusqu’au lieu de son supplice, peut se retrouver, d’une manière symbolique, dans les traits de la Vierge à l’Enfant. Matisse présente, en effet, la Vierge Marie offrant son enfant au monde, le soutenant, les bras descendus, tendus en avant de sa poitrine. L’enfant apparaît droit et élancé, les bras écartés, dans cette même attitude qu’il aura lors de sa crucifixion. En quelques traits, Matisse recrée le lien entre le don de la vie par la maternité, pure et pleine d’amour, et le don au monde de son enfant rédempteur par l’offrande de sa mort » (M.-Th. Pulvenis de Sérigny).

La Vierge Marie : « La Vierge que je ferai sera une création originale qui viendra d’elle et de tous les visages que j’ai dans la tête et qui peuvent se rapporter à la Vierge (2 avril 1949, au frère Rayssiguier). À propos de la Vierge et l’Enfant, il veut souligner la maternité et la tradition : au frère Rayssiguier, 20 avril 1948 : « Cette Vierge sera byzantine. Regardez, en buste, c’est très byzantin. » Pourtant, une personnalisation : « Hier il m’est arrivé de vieillir l’Enfant-Jésus – d’un bébé, j’en ai fait un jeune garçon -, je suis sorti de la tradition »,(au Père Couturier, 15 mai 1949).

Le Chemin de Croix : Matisse passe de la représentation d’une procession à celle de la participation à un drame. Il a assimilé la tradition évangélique et artistique. Il ordonne tout à la Croix. Cet arbre est l’axis mundi  blanc et noir, face à l’Arbre de vie coloré, fertile ; au milieu, l’eucharistie !

« Je veux que les visiteurs de la chapelle éprouvent un allégement d’esprit. Que, même sans être croyants, ils se trouvent dans un milieu où l’esprit lui-même est allégé. Le bénéfice de la visite naîtra aisément sans qu’il soit besoin de se cogner la tête par terre » (Matisse).


D’une lettre au frère Rayssiguier, 1948 : « Cette chapelle, dans toute sa modestie, m’a paru claire et transparente comme une jeune fille – la qualité dans la simplicité de la vérité. »

« Tout art digne de ce nom est religieux. » Message à sa ville natale de Cateau-Cambrésis, 1952 : « C’est dans la création de la chapelle de Vence que je me suis enfin éveillé à moi-même et j’ai compris que tout le labeur acharné de ma vie était pour la grande famille humaine, à laquelle devait être révélé un peu de la fraîche beauté du monde par mon intermédiaire. Je n’aurai donc été qu’un médium. »

 

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