Le Rosaire, espace contemplatif méconnu 1/2

Article du fr. Marcel DUMONT, o.p., de la Province dominicaine du Canada.

Il y quelque temps on me demandait de collaborer à une revue par un article sur le Rosaire. Comme ce sujet me tient particulièrement à cœur, spécialement comme dominicain, cela me fut une grande joie de proposer par ces quelques lignes une réflexion, une méditation, sur l’espace de vitalité mystique que procure cette prière contemplative. Cependant, une tristesse, que l’on peut qualifier d’Église, a aussi envahi mon cœur, celle de réaliser toujours avec plus d’insistance la méconnaissance de ce souffle spirituel, de cette respiration du peuple de Dieu. Trop souvent, la quête transcendante du chrétien se tourne vers des formes de médiations orientales : des chemins spirituels souvent laborieux et lourd de conséquences pour l’âme assoiffée du vrai Dieu.

C’est en communion avec Jean-Paul II que j’aimerais rédiger ces quelques lignes. « Que mon appel ne reste pas lettre morte », nous disait-il en conclusion dans sa Lettre apostolique Rosarium Virginis Mariae promulguant l’année du rosaire d’octobre 2002 à octobre 2003. C’est donc en intimité spirituelle avec ce Pape contemplatif et avec ses prédécesseurs, plus particulièrement Léon XIII et Paul VI, que je désire que la lettre du Saint Rosaire écrite dans l’histoire de l’Église coule de source avec leur amour pour Celle qui dans le plan du salut fut choisie par Dieu pour être la Mère du Peuple saint. « Même dans le troisième millénaire commençant, [le rosaire est] une prière d’une grande signification, destinée à porter des fruits de sainteté.» (Jean-Paul II, Rosarium Virginis Mariae, n. 1, Médiaspaul, 2002, p. 5)


La contemplation, espace de liberté

La sainteté, c’est bien là l’espace de liberté, au sens plénier du terme, dont l’homme de tout temps est en quête : retrouver sa pleine capacité de vie, de vie divine; être capable d’aimer jusqu’au don de soi, c’est le sommet de l’épanouissement de l’être humain. Blessé par le péché, cet espace originel est en mal de sens. L’homme cherche depuis la nuit des temps à retrouver le souffle intérieur qui lui manque pour vivifier tout son être. Dans sa marche, l’Église nous a donné des témoins porteurs d’une mission spécifique, celle de dire à leurs frères qu’il existait une vitalité spirituelle, un véritable don de l’Esprit, susceptible de nous communiquer « l’espace d’être » perdu.

Les premiers auteurs mystiques dès les premiers siècles de l’Église nous communiquent leur expérience de la vie contemplative. Ils découvrent l’activité de la grâce en chacune de leur vie. Plus près de nous, l’école carmélitaine au 16e siècle, par sainte Thérèse d’Avila (†1582) et saint Jean de la Croix (†1591), docteurs de l’Église, ont laissé un éclairage d’une grande richesse sur le chemin de contemplation qui conduit à la sainteté. Il existe une véritable pédagogie de l’Esprit dans la quête de l’âme pour retrouver sa liberté originelle. Peu à peu, jour après jour, est communiquée à l’âme qui chemine dans la foi et dans la prière une véritable respiration de l’être qui lui donne de goûter Dieu. IL est là, elle le sent et le voit de l’intérieur, c’est une évidence. Dieu vient à la rencontre de l’homme de foi par un chemin privilégié qu’il lui a lui-même donné.

Dans un article sur la Lectio divina, sœur Marie-Ancilla, o.p. nous propose de belles lignes sur ce qu’est la contemplation : « La contemplation fait partie de la vie chrétienne : elle est une connaissance expérimentale des choses divines. Elle n’aligne pas des concepts, ne recourt pas au raisonnement. Elle s’appuie sur l’intuition qui donne une perception globale; procédant du cœur, elle est affective; elle goûte la Parole de Dieu qu’elle approfondit, en demeurant longuement sur le même objet; elle s’accompagne en général d’une lumière et d’une paix qui rassasient l’âme. » (Sœur Marie-Ancilla, o.p. , La Lectio divina et le Rosaire, in La Revue du Rosaire, Octobre 2007, № 194, p. 27) La contemplation est donc du cœur, elle est saveur, lumière et paix. Il s’agit en somme de la mystique tout à fait chrétienne. Il est question de la personne qui retrouve, en son cœur, en son centre, la Sainte Trinité qui l’habite, elle savoure sa présence par les connaissances qui lui sont données et qui l’éveillent à un grand amour de l’Être contemplé. Et de plus, elle s’imprègne du fruit de la Paix, vraie touche divine qui visite l’âme. Pourquoi donc chercher ailleurs ce qui est donnée par grâce chez nous?

Dans son livre sur Le Château intérieur ou le Livre des Demeures, sainte Thérèse d’Avila expliquera l’œuvre de l’Esprit qui à la Quatrième demeure viendra prendre l’âme et l’élever, « car nous commençons à entrer dans les choses surnaturelles » (Thérèse d’Avila, Œuvres complètes, Desclée de Brouwer, 1964, p. 905, n. 1). Après des mois et même des années d’effort, l’homme d’oraison comprendra que la marche vers la sainteté n’est pas le fruit de l’effort personnel – comme c’est le cas pour la mystique orientale et même pour de pseudos mystiques chrétiens teintés d’Orient – mais de l’œuvre de l’Esprit, don de Dieu pour la vie en plénitude. Mère Thérèse parlera entre autres de l’oraison de quiétude où l’âme commence à goûter les délices de la contemplation : « ce que j’appelle les plaisirs de Dieu, et que j’ai nommé ailleurs oraison de quiétude, comme le comprendront celles d’entre vous qui y ont goûté, par la miséricorde de Dieu » (Ibid., p. 912, n. 2). C’est Lui, l’Esprit qui vient faire œuvre de sainteté, de vie contemplative, pour l’âme priante, car toujours faut-il qu’il y ait une prédisposition du cœur à recevoir cette grâce. Le seul mérite que peut s’attribuer l’âme, c’est d’en avoir reçu le brûlant désir.


Le Rosaire, don de l’Esprit

Quant au Rosaire, il «se situe dans la meilleure et dans la plus pure tradition de la contemplation chrétienne. »  (Jean-Paul II, Rosarium Virginis Mariae, n. 5, Médiaspaul, 2002, p. 10). Il est lui-même un don de l’Esprit au cours de l’histoire : bien que son développement se fasse davantage à partir du deuxième millénaire, il prend sa source dans la Parole de Dieu. Aux origines de l’Église, les premiers chrétiens priaient avec les paroles du Notre Père et avec les paroles de l’Annonciation et de la Visitation qui forment la première partie de l’Ave Maria. Après étude sur sa composition, il est évident de conclure que sa formation est un véritable don de l’Esprit et de la Vierge Marie dans le parcours du peuple chrétien. C’est la foi des fidèles, le sensus fidei, qui érigea la structure du Rosaire que nous connaissons actuellement. Il est le fruit de la contemplation chrétienne, il s’est formé progressivement par la saveur du « goûter Dieu » qu’il laissa de par les générations de croyants.

Cependant, une forte tradition chrétienne depuis l’avènement des Frêres Prêcheurs a laissé entendre que saint Dominique était le fondateur de la prière du Rosaire. Les études du milieu du XXe siècle à nos jours manifestent clairement, au sens où on peut l’entendre, qu’il n’en est rien. À l’époque de saint Dominique, décédé en 1221, seulement la première partie de l’Ave était récitée, dont on retrouve d’ailleurs les premières traces au VIe siècle grâce à la célèbre Hymne acathiste venue de l’Orient chrétien, composée de 24 strophes et d’acclamations, où retentit plus de 150 fois la salutation évangélique : « Réjouis-toi… (Albert Enard, Le Rosaire, Cerf, 1987, p. 21). La seconde partie, considérée comme l’imploration du peuple chrétien : « Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous … » n’est apparue quant à elle qu’au XVIe siècle. Il serait pourtant juste de dire que saint Dominique reçut un véritable charisme marial pour l’Église qu’il insuffla à ses fils. Nous connaissons de notre père saint Dominique sa fervente filiation envers la Mère de Dieu; et le choix que fit la Providence divine pour le lieu de fondation des moniales : Sainte-Marie de Prouilhe dans le Midi de la France : un bourg déjà existant et connu à l’époque comme lieu de pèlerinage marial. Lorsqu’il est question de la prière du Rosaire, la Mère de Dieu est toujours de pleine connivence avec l’Esprit Saint.

Ce seront donc les générations suivantes des Frêres Prêcheurs qui poursuivront le charisme de leur père fondateur et achèveront de structurer la prière du Rosaire tel que nous la connaissons actuellement. Alain de la Roche (1428 - 1478) en sera le grand architecte. Inspiré lui-même des monastères cartusiens rhénans, milieu de profonde contemplation, il poursuivra la gestation du Rosaire sous les inspirations des chartreux Henri de Kalcar, initiateur du Psautier de Marie (associer un Notre Père à une dizaine d’Ave), et de Dominique de Prusse, initiateur de la formule des clausules (ajouter une méditation à la suite du Nom de Jésus). Le souffle de ce Dominicain du milieu du XVe siècle fut d’organiser en trois cinquantaines des méditations sur la vie de Notre Seigneur Jésus et de sa sainte Mère. Ce sera la naissance des mystères joyeux, douloureux et glorieux que nous possédons toujours. Il ne restera qu’au pape saint Pie V – un Dominicain d’ailleurs – le 17 septembre 1569 par sa bulle Consueverunt à consacrer officiellement le Rosaire (Ibid., p. 36). Somme toute, ce cursus historique nous rappelle que la prière du Rosaire n’est pas le fruit arbitraire d’un individu ou d’un groupuscule, mais bien le jaillissement d’un souffle contemplatif donné à l’Église et provenant de ses entrailles. Il est né de l’intérieur, d’une conception qui manifeste la touche du doigt de Dieu, celui de l’Esprit...

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