Le Rosaire, espace contemplatif méconnu 2/2

Article du fr. Marcel DUMONT, o.p., de la Province dominicaine du Canada.


Le Rosaire, puissance contemplative

Dès lors, le Rosaire apparaît comme un moyen privilégié pour entrer et demeurer dans la sphère, l’espace, de la vie contemplative, celle qui conduit à la sainteté. Combien de spirituels et de mystiques n’ont-ils pas témoigné dans les derniers siècles de leur attachement à la prière du Rosaire, et comment cette prière toute méditative les avait disposés à une grâce d’une grande profondeur dans leur vie intérieure !

Mais pourquoi le Rosaire est-il donc si puissant, si plein d’une énergie spirituelle, pour la voie de la vie contemplative – et rappelons-le, nous ne le dirons jamais assez, pour l’union mystique à Dieu par la connaissance et l’amour – ? Bien sûr nous avons parlé qu’il était un don de l’Esprit, une inspiration de la foi chrétienne tout au long de l’histoire formant ainsi une tradition vivante, procurant un véritable souffle de vie. Nous savons également par l’Exhortation apostolique « Marialis Cultus » de Paul VI que le Rosaire est essentiellement une prière évangélique et christologique (Paul VI, Marialis Cultus, n. 46, Paulines, 1974, p. 40) ; ne venant en rien contrer la liturgie de l’Église, et bien au contraire, elle en est son prolongement (Ibid., n. 48, p. 41). Médité sur les mystères de la vie du Christ et de sa Mère, c’est singulièrement centrer notre cœur sur celui du Fils de Dieu, sur son Incarnation-rédemptrice. N’aurions-nous pas là suffisamment d’éléments pour répondre à notre question : la vie de l’esprit qui nous centre sur le Christ fait de nous des contemplatifs ! Nous pourrions nous arrêter à cette dynamique et la vie contemplative serait à son meilleur : amoureusement centré sur l’Incarnation du Fils de Dieu Sauveur.

Cependant, comme le souligne le pape Paul VI, « la répétition de l’Ave Maria constitue la trame sur laquelle se développe la contemplation des mystères » (Ibid., n. 46, p. 40). Il y a là à mon sens une intuition fondamentale : tout comme s’il y avait une vigueur purement surnaturelle qui soutenait, transportait l’oraison du Rosaire et la disposait à la plus pure contemplation qui soit. Tout comme si une virginité de grâce accordait au priant « l’espace de virginité originelle » auquel son âme est appelée de par sa nature d’enfant de Dieu. Un espace de contemplation tout à fait singulier, prédisposant l’âme à la vie divine et aux plus sublimes élévations spirituelles.

La Maternité, espace de contemplation

Comment ne pas faire le lien avec cette trame d’Ave Maria, qui structure toute l’harmonique du Rosaire, et l’œuvre de maternité en la Vierge Marie en qui repose l’ensemble du plan du Salut. Les 150 Ave du Rosaire fondent incontestablement l’esprit du Rosaire. Il est fort aise de comprendre que chaque Ave récité nous centre par trois fois sur le mystère de la Maternité de Marie et sur le Verbe fait chair : 1) Réjouis-toi Comblée de grâce… : Elle qui reçoit en sa chair la Grâce non créée; 2) Et le fruit de tes entrailles est béni… : Elle qui accueille en ses entrailles le Béni de Dieu, le Messie sauveur; 3) Sainte Marie, Mère de Dieu… : Elle qui donne naissance au Fils de Dieu. La structure littérale des Ave est donc empreinte de l’axe théologique au sens fort, rien ne nous distrait, même dans la simple proclamation d’un Ave, du mystère d’Incarnation-rédemption.

En somme, dans l’ensemble de la méditation du Rosaire parcourant le plan du Salut par ses mystères joyeux, douloureux, glorieux et, maintenant, lumineux, nous retrouvons la Personne du Verbe fait chair toujours en étroite symbiose avec celui de sa Mère. Et ce, tout comme nous le retrouvons dans les données de la foi, à savoir qu’il est de volonté divine d’avoir associé le mystère de la Femme au plan du Salut. C’est pourquoi il nous est possible d’avancer que la trame de fond que forment les Ave pour le Rosaire sont de même fibre spirituelle que le don de l’Immaculée pour l’humanité. Rappelons-nous toujours que la prière du Rosaire ou du Chapelet est un don de l’Esprit.

De plus, ne pourrions-nous pas dire que le résultat contemplatif et mystique du Rosaire pourrait être associé par grâce au charisme de l’intercession maternelle de la Mère de Dieu qui poursuit dans le temps son ministère unique, salvifique, son ministère de « Femme » au sens plénier de l’Écriture. « Cette maternité de Marie [nous rappelait Vatican II], elle dure sans cesse, dans l’économie de la grâce, depuis le consentement que sa foi lui fit donner à l’Annonciation et quelle maintint sans hésitation sous la croix, jusqu’à l’accession de tous les élus à la gloire éternelle. En effet, élevée au ciel, elle n’a pas déposé cette fonction salvifique, mais elle continue, par son instante intercession, à nous obtenir des grâces en vue de notre salut éternel. »[fn]Concile Vatican II, Constitution dogmatique sur l’Église, Lumen Gentium, n. 62[/fn] « Femme voici ton fils. » Puis il dit au disciple : « Voici ta mère. » Dès cette heure-là, le disciple l’accueillit chez lui. (Jn 19, 26-27) L’Immaculée mère de Dieu n’a-t-elle pas reçu cette mission au pied de la Croix de devenir la Mère de l’Église et ainsi de poursuivre en pleine communion de grâce la maternité des enfants de Dieu. « Non seulement Marie est le modèle et la figure de l’Église, mais elle est beaucoup plus. En effet, "avec un amour maternel, elle coopère à la naissance et à l’éducation" des fils et des filles de la mère Église. La maternité de l’Église se réalise non seulement selon le modèle et la figure de la Mère de Dieu mais aussi avec sa "coopération". […] C’est une maternité dans l’ordre de la grâce, parce qu’elle invoque le don de l’Esprit Saint … » (Jean-Paul II, Redemptoris Mater, n. 44, Paulines, 1897, p. 77).


Le Rosaire, contemplation « par », « avec » et « en » l’espace virginal

Dans son ouvrage intitulé Espace infini de liberté et sous-titré Le Saint Esprit et Marie «Théotokos», Olivier Clément, théologien marial orthodoxe, tente de nous faire pénétrer la relation plus qu’intime qui existe entre l’œuvre de maternité de Marie et l’activité de l’Esprit dans l’Église et dans le plan du Salut. Une œuvre qui n’a qu’un but, celui du Père pour ses enfants, leur redonner l’espace de vie originelle dans laquelle Il les avait créés.

La rédaction de cet article a tenté à son tour de faire entrer son lecteur dans la connaissance d’un espace mystique méconnu et souvent délaissé, celui du Rosaire. Bien sûr, il est un don de Dieu comme nous avons pu le voir, mais il est bien plus qu’un don factuel que l’on peut délaisser au gré du temps et des changements. La grâce du Rosaire fait partie de l’œuvre de maternité voulu par le Père pour le Salut de ses enfants. L’essence même de la prière du Rosaire repose en l’activité maternelle de la rédemption : espace infini de liberté.

La maternité de grâce est l’espace virginal de l’Esprit redonné à l’humanité « par », « avec » et « en » Marie afin que chacun de ses enfants retrouve la « quiétude de l’être » perdue par la chute du péché. Oraison de quiétude nous dira sainte Thérèse d’Avila. Le Rosaire, espace mystique nous procurant l’opportunité simple et pure de retrouver la quiétude des bras de Notre Père en reposant dans la tendresse du sein de notre Mère. Régression psycho affective diront certains, pourtant il n’en est rien, et bien au contraire. « En vérité je te le dis, à moins de naître de nouveau, nul ne peut voir le royaume de Dieu. » Nicodème lui dit : « Comment un homme peut-il naître, étant vieux ? Peut-il une seconde fois entrer dans le sein de sa mère et naître? » (Jn 3, 3-4) Loin de reculer dans sa liberté intérieure, le contemplatif qui atteint cet espace démontre une maturité humaine et spirituelle certaine.

Lorsque nous récitons le Rosaire avec foi, nous entrons dans l’espace virginal de l’Immaculée en qui repose le « Verbe fait chair ». Comment ne pas goûter Dieu dans une communion aussi directe avec la Lumière divine! « Que mon appel ne reste pas lettre morte » nous dit encore Jean-Paul II. Que la prière qu’il a tant aimée, que Celle qu’il a tant aimée, et qui l’a élevé à un si haut degré de sainteté, nous accorde la connaissance, le goûter, d’une si sublime oraison !

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