L’âne et le bœuf : le Verbe s’est fait chair - Fr. Thomas de GABORY, o.p.

« Le bœuf, c’est le juif enchaîné par la loi [l’humanité juive] ; l’âne, porteur des lourds fardeaux, c’est celui que chargeait le poids de l’idolâtrie [l’humanité païenne] ». (St Grégoire de Nysse)

L’âne : Houuu ! Quelle nuit ! Je n’ai pas fermé l’œil. Bethléem est une petite ville habituellement tranquille, mais alors là, cette nuit, c’était du grand n’importe quoi. Quel remue-ménage ! De parole d’âne, je n’ai jamais rien vu de pareil !

Le bœuf : Ah bon ? Moi je n’ai rien entendu. J’ai dormi comme un loir, enfin comme un bœuf. Je me réveille à peine. Mais que s’est-il passé ?

L’âne : Tu n’es vraiment qu’un gros bœuf ! Il pourrait y avoir un incendie sur le monde que rien ne te réveillerait… Tout a commencé hier soir, il y a avait beaucoup de lumière, avec cette étoile qui brillait très fort au dessus de nos têtes. Et puis cette jeune fille sur le point d’accoucher qui a frappé à la porte en demandant asile, accompagnée d’un jeune homme se disant charpentier. Parait-il qu’il n’y avait plus de place nulle part. Tous deux faisaient peine à voir, comme ça, en pleine nuit. Et puis ce silence… Une grande lumière… Et puis encore après, j’ai entendu la voix des anges dans le Ciel, la troupe nombreuse de l’armée céleste[fn]Lc 2, 13.[/fn]. Un chœur magnifique qui louait Dieu.

Le bœuf : Tu es bête à manger du foin. Arrête de raconter n’importe quoi, regarde ta mangeoire et mange le foin qu’il y a dedans.
Mais, ta mangeoire ! Qu’y a-t-il dans ta mangeoire ? Un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une crèche[fn]Lc 2, 12[/fn]. Quel est cet enfant qui vagit dans ses langes ? Qui est cet enfant qui repose sur ta mangeoire ? Je rêve où il dort sur de la paille ?

L’âne : Non, tu ne rêves pas, cher bœuf. C’est bien ce que je te dis. Cette jeune femme, cette nuit, a enfanté son fils premier-né, elle l’a enveloppé de langes et elle l’a couché dans la crèche, parce qu’ils manquaient de place dans la salle[fn]Lc 2, 7[/fn]. Je crois bien qu’il est le Sauveur que les juifs attendent depuis des siècles. Regarde, elle est à genoux devant son fils, parce qu’il est Dieu.

Le bœuf : Arrête tes âneries ! Le monde attend un Sauveur, un Roi, OK, mais pas un gamin de pauvres perdu au fin fond d’une étable, réchauffé de mon haleine de bœuf et couché sur notre mangeoire. Je crois que tu mets la charrue avant les bœufs ! Le Sauveur du monde, je l’attends toujours moi ! Celui qui libèrera Israël sera un grand chef qui écrasera tout sur son passage, rétablissant la royauté, repoussant l’ennemi. Je connais bien Isaïe moi, il annonce la venue du Prince de la Paix, d’un Dieu-fort, d’un Père-éternel.
Mais qu’est-ce que c’est tout ce bruit dans cette crèche. On ne s’entend plus parler. Qui sont tous ces hommes qui tapent à la porte. Je deviens fou ou quoi ?

L’âne : Non, non, tu n’es pas une vache folle ! C’est le brouhaha incessant des allées et venues des bergers qui vivent aux champs[fn]Lc 2, 8.[/fn] accompagnés de nos amis les moutons. Eux aussi viennent adorer l’enfant. Écoute leur témoignage ; ils ont vu un ange cette nuit qui leur a dit : « Soyez sans crainte, car voici que je vous annonce une grande joie, qui sera celle de tout le peuple : aujourd’hui vous est né un Sauveur, qui est le Christ Seigneur, dans la ville de David. Et ceci vous servira de signe : vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une crèche »[fn]Lc 2, 11-12[/fn]. Cet enfant, il est sous tes yeux. Tu le vois. Il est le salut annoncé pour tous les peuples.

Le bœuf : Je crois que tu es en train de m’ouvrir les yeux mon cher âne. Tout s’éclaire. Je comprends maintenant Isaïe lorsqu’il nous disait : « Voici, la jeune femme est enceinte, elle va enfanter un fils et elle lui donnera le nom d’Emmanuel »[fn]Is 7, 14.[/fn]. L’Emmanuel, Dieu qui nous sauve, c’est lui, c’est ce petit que les bergers viennent adorer, parce qu’il est notre Dieu à tous. Isaïe disait encore : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière, sur les habitants du sombre pays, une lumière a resplendi […]. Car un enfant nous est né, un fils nous a été donné, il a reçu le pouvoir sur ses épaules et on lui a donné ce nom : Conseiller-merveilleux, Dieu-fort, Père-éternel, Prince-de-paix »[fn]Is 9, 1-6.[/fn]. Les prophéties s’accomplissent, elles disaient donc vrai. Cet enfant, Emmanuel, il est le Verbe qui se fait chair, il est la Parole, le Logos des Grecs. Il est la lumière véritable venant dans le monde et qui éclaire tout homme[fn]Jn 1, 9.[/fn]. Il est venu chez lui et les juifs ne l’ont pas accueilli[fn]Jn 1, 11.[/fn]. Et le Verbe s’est fait chair et il a campé parmi nous[fn]Jn 1, 14.[/fn].
La parole du prophète Isaïe s’éclaire : « Le bœuf connaît son possesseur, et l’âne la crèche de son maître, Israël ne connaît pas, mon peuple ne comprend pas »[fn]Is 1, 3.[/fn]. Je crois bien que le bœuf et l’âne dont parle Isaïe, c’est nous !

L’âne : Jésus, Emmanuel, Dieu sauve. Dieu se fait homme. Célébrons dans la joie l’avènement de notre salut et de notre rédemption. Célébrons le jour de fête où, venant du grand jour de l’éternité, un grand jour éternel s’introduit dans notre jour temporel et si bref.
Un jour, il entrera dans Jérusalem sur le petit d’une ânesse, peut-être mon petit-fils :
• Aujourd’hui, l’humanité entière rassemblée, juifs et païens, vient à lui (cette union est symbolisée par notre présence à tous les deux, toi le bœuf qui symbolise le peuple juif, et moi l’âne qui symbolise les païens : à nous deux, nous symbolisons la réconciliation des païens et des juifs au sein du peuple nouveau) ; demain, même ses amis s’enfuiront et le trahiront ;
• Aujourd’hui, il est allongé sur une mangeoire ; demain il sera allongé et cloué sur une croix ;
• Aujourd’hui, il est adoré ; demain, il sera flagellé et bafoué, mis à mort ;
• Aujourd’hui, il boit le lait de sa mère, le lait de l’humanité ; demain, il versera son sang pour cette même humanité ;
• Aujourd’hui, il est emmailloté dans les langes ; demain, on mettra son corps dans un linceul ;
• Aujourd’hui, il est chéri de sa mère, demain, elle le pleurera.
• Demain, il nous sauvera, aujourd’hui, il nous sauve déjà.


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