A Cana, Marie, médiatrice du Médiateur - Équipes du Rosaire de Poitiers

Chers frères et sœurs,

Notre réunion de ce jour nous invite à méditer sur le mystère du don gratuit de Dieu qui se donne à nous, pauvres pécheurs. ‘Gratia’, c’est le mot qui sert à dévoiler l’infinie délicatesse de notre Dieu. Il évoque la gratuité absolue de l’Amour de Dieu qui veut nous rendre participants de sa gloire, de son bonheur. C’est tout l’enjeu de notre foi, de notre espérance, de notre baptême. Dieu ne nous doit rien et pourtant, en Jésus-Christ, Il nous a tout donné. Si nous prenions seulement conscience de cela, notre vie ne serait pas assez longue pour le remercier, précisément pour lui rendre grâces.

Cette générosité inconditionnelle de Dieu ne nous parvient pas directement, comme s’il suffisait à l’âme de se brancher sur secteur divin et de recharger ses batteries. L’homme est un être de relation. Seul, il peut se faire illusion. Ma relation personnelle avec Dieu a besoin de médiations, pour m’y introduire d’abord : “Fides ex auditu”, “la foi vient de la prédication”, dit saint Paul (Rm 10, 17). Je ne serais pas croyant aujourd’hui sans l’annonce reçue hier, d’autres croyants. Cette relation personnelle avec Dieu a besoin également d’être nourrie par l’enseignement de l’Eglise et les sacrements qu’elle me dispense. En outre, elle requiert le discernement de mes frères et de ceux que le Seigneur a institués comme maîtres, pour ne pas errer dans un faux mysticisme aussi nocif à l’âme que l’athéisme. Notre religion, notre foi catholique sont religion et foi de médiation. C’est un gage d’équilibre, de discernement et de paix.

Le plus extraordinaire dans tout cela, c’est que tout cela, le Seigneur a voulu le suspendre au libre assentiment de la plus humble des créatures, Marie. Ceux qui connaissent la Terre Sainte se souviennent peut-être de la crypte de l’église de la Dormition de la Vierge à Jérusalem. Sur la voûte semi-sphérique de la rotonde qui enchâsse le célèbre gisant de Notre-Dame, des mosaïques représentent des femmes, figures de Marie dans l’Ancien Testament. Parmi elles, Esther, en raison de ce beau texte entendu à l’instant, rappelle ce pouvoir d’intercession qui vaut au peuple élu d’être épargné d’une injuste persécution et implacable condamnation à mort. Libération pour un temps, rémission pour un peuple particulier, la reine Esther s’inscrit dans une époque et un lieu. Marie de Nazareth, au temps où régnait Auguste, permet le salut des hommes de tous les temps et de tous les lieux. En donnant au monde l’Auteur de la Grâce, Elle devient Mère de la Grâce. En devenant le canal choisi par Dieu pour transmettre sa Grâce, Elle devient médiatrice de toutes grâces. La Messe votive que nous célébrons en ce jour réunit ces deux titres de Notre-Dame pour en célébrer le mystère.

Il est significatif que l’apôtre saint Jean évoque la Vierge Marie en deux endroits de son évangile : au commencement de la vie publique de Jésus à Cana et à la fin de cette vie publique au pied de la Croix. En ces deux moments fondamentaux, Jésus s’adresse à sa Mère en l’appelant : ‘femme’ (2, 4 et 19, 26). Ce terme qui sonne un peu étrangement à nos oreilles en ce contexte, semble évoquer une certaine dureté. Il n’en est rien pourtant car il est d’usage courant. Jésus s’adresse ainsi à la femme adultère (Jn 7, 10) et à la samaritaine (Jn 4, 21). Dans le contexte de Cana, il n’est pas question de mépris bien sûr mais plutôt de remise en perspective, d’introduction plus avant dans le mystère de la personne même de Jésus. La dimension sentimentale et affective du lien entre Jésus et Marie pourrait nous faire oublier la véritable mission de Jésus et cette révélation inouïe de l’Incarnation du Verbe, du Fils de Dieu. Fils de Marie, Il est aussi Fils de Dieu. Il est donc nécessaire en ce moment charnière de sa mission terrestre de rappeler la distance qui sépare l’homme de Dieu pour que soit mieux encore manifestée la grâce qui les unit.

Après le temps du silence, ces trente années passées à Nazareth, inconnu des hommes et soumis à sa Mère (Lc 2, 51), Jésus prend l’initiative en lui rappelant la distance qu’Il est venu combler entre Dieu et les hommes. Cet enfant qu’Elle a élevé, c’est Dieu venu sauver l’humanité. « Femme, que me veux-tu ? ». Littéralement : « Femme, qu’y a-t-il entre toi et moi ? », ou même : « Qu’y a-t-il de commun entre toi et moi ? ». C’est Jésus, et Jésus seul, qui a l’initiative de l’heure pour inaugurer le plan du salut. Mais Il se laisse fléchir par celle qui n’est qu’un cœur et qu’une âme avec Lui. Le cardinal Charles Journet appelle cela la ‘dialectique séparante de l’Incarnation’. « Jésus est à la fois Fils de l’homme et Fils de Dieu. Comme il se dispose à agir comme Dieu, il commence par montrer sur quel plan il se place, établissant une coupure entre Lui et elle. Une fois marquée la séparation, il va montrer que Dieu, avec les forces d’un autre monde, peut intervenir dans les choses qui sont de pure contingence… et il va intervenir dans le rien avec la toute-puissance divine. Il marque la transcendance et la séparation, et en même temps, il dit oui. La Vierge sait bien qu’Il dit oui et qu’Il va faire ce qu’elle lui a demandé… L’amour va tout combler. Parce qu’elle a simplement dit “ils n’ont plus de vin”, au nom de sa divinité, il va intervenir dans le cours des choses humaines »[fn]Cardinal Charles JOURNET, Entretiens sur Marie, Parole et Silence, 2001, pp. 85-86.[/fn].

Voici que le temps de la manifestation du Messie advient par l’intercession de la Vierge Marie. Elle saisit en son cœur cette distance douloureuse qui la sépare de la nature divine de Jésus, distance pressentie entre l’humanité pécheresse et Dieu créateur. Mais, parce qu’elle est Immaculée Conception, elle perçoit dans l’intime de son être que cet abîme a déjà été comblé par la miséricorde de Dieu lorsque le Verbe a pris chair en elle. A Cana, le plan de la Rédemption va s’amorcer publiquement. C’est Jésus qui détermine l’heure, mais Il ne refuse rien à sa Mère.

Ainsi est démontrée la force de l’intercession de Marie auprès de son Fils. Elle n’est d’aucune manière un obstacle pour accéder à Jésus. Au contraire, elle favorise l’approche de son Fils. Elle entend y conduire tous ceux qui le lui demandent. Il faudrait d’ailleurs dans le texte opérer une lecture symbolique qui montrerait que ces noces de la terre bénies par Jésus, augurent des noces à venir et éternelles. Elles ont lieu un troisième jour (non mentionné au début du passage de ce jour) qui ne manque pas de nous rappeler la résurrection. L’invitation reprend le vocabulaire qui désigne l’Eglise. L’eau des purifications rituelles de l’Ancienne Alliance devient le vin de l’Eucharistie, sang purificateur du Sauveur qui nous délivre de nos péchés. Et même le mot ‘puisez’, recèle (en grec classique) le sens figuré de ‘souffrir’ ou ‘endurer’ qui rend la Croix présente comme passage vers le Père, figuré par le maître du repas. Marie enfanta jadis Jésus pour ces noces éternelles promises. Marie nous enfante à la grâce pour que nous puissions y participer par son Fils et en son Fils. « Au sens mystique, il faut comprendre qu’aux noces spirituelles la Mère de Jésus, la Vierge bienheureuse, est présente en qualité de conseillère des noces, car c’est par son intercession que nous sommes unis au Christ par la grâce »[fn]Saint THOMAS d’AQUIN, Commentaire sur l’Evangile de saint Jean, n° 343, Cerf, 2002, p. 181.[/fn].

Jésus exauce la demande de sa Mère mais c’est seulement à l’heure de la passion qu’il entérinera définitivement son rôle de médiatrice en la donnant pour mère à saint Jean, en qui nous sommes tous présents. Comme le disait le Pape Pie XII : « Jésus lui-même, du haut de sa croix, voulut ratifier par un don symbolique et efficace la maternité spirituelle de Marie à l’égard des hommes »[fn]PIE XII, Aux enfants de Marie, 17 juillet 1954.[/fn]. Dans la puissance du miracle à accomplir, Jésus est seul protagoniste, agissant par sa divinité. Clouée en sa chair sur la Croix, son humanité associe sa Mère au sacrifice. C’est Lui qui nous enfante à la Grâce. Mais Il ne nous enfante pas sans elle. « Voici ton fils ! » (Jn 19, 26). Comme si Jésus lui disait : « Voici tes fils, rachetés par mon sang, ce sang que je tiens de toi, qui sans ton ‘oui’ à l’Annonciation et au Golgotha ne serait pas aujourd’hui le sang de la Rédemption de tout le genre humain ».

Chers frères et sœurs, pensons-y lorsque nous disons le ‘Je vous salue Marie’. “Priez pour nous pauvres pécheurs” ; pour qu’à chaque instant de notre vie elle ne cesse pas de nous enfanter à la grâce qui vient d’en haut, pour que son intercession obtienne de Jésus de combler nos indigences. Marie ne nous a pas été donnée par Jésus pour enjoliver notre piété. Elle est médiatrice auprès du Médiateur[fn]cf. LEON XIII, Lettre Encyclique Fidentem piumque, 20 septembre 1896, Dz. n° 3321.[/fn], associée indissolublement à Lui depuis l’Annonciation jusqu’en l’éternité. Mère de Jésus, Mère de Dieu, Mère de la Grâce, notre Mère, elle nous dépose dans le berceau du baptême ; sur ses genoux elle prépare nos âmes enfantines à recevoir avec fruit la nourriture céleste de l’Eucharistie ; elle éponge nos fronts trempés de sueur aux jours de souffrance ; elle ferme nos yeux au jour du trépas pour qu’ils conservent sa douce image et s’ouvrent à la lumière de la vie éternelle, assurés de la présence d’une Avocate sûre qui nous obtiendra la clémence du Juge et nous introduira dans le bonheur incommensurable de la vision béatifique où pour toujours nous nous unirons à son chant d’action de grâces : MAGNIFICAT ! Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu mon Sauveur !

Ainsi-soit-il !

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