Parole de vie

Homélie prêchée à la messe du Jour de Noël 2007 chez les Dominicaines des Tourelles.

Noël, contraction du terme latin qui signifie « jour de la naissance » ; fêter Noël c’est fêter une naissance, si riche que pour le dire la liturgie traditionnelle nous propose trois célébrations. Dans la nuit, nous célébrons la naissance d’un enfant à Bethléem ; le matin, à l’aurore, la naissance de Dieu dans le cœur des croyants et, dans la lumière du jour, la naissance éternelle du Fils de Dieu. Qu’est-ce qui unifie ces trois naissances, sinon ce qui est au cœur de toute naissance humaine et fait de l’homme autre chose qu’un animal : une parole de reconnaissance. Nous le savons par les naissances heureuses advenues dans nos familles.

La naissance a été précédée par une parole exprimant un désir. Pendant le temps de la gestation, l’enfant à naître a été entouré par la parole de ceux qui, informés de sa venue, l’inscrivaient dans un lignage et une tradition. Au jour de sa venue au monde, il a reçu un nom qui lui a donné un projet de vie. Ainsi la parole est-elle constitutive de l’identité humaine – comme le montre le fait que ceux à qui un tel environnement vient à manquer sont mal partis dans la vie. C’est la parole qui fait humain l’être humain quand elle assume la réalité biologique et la réalité sociale ou familiale. Nous le savons aussi par les drames de la vie. Quand ce jeu de parole n’a pas lieu nous savons que bien des silences sont mortifères, et que les paroles biaisées empêchent l’accès à la réalité. Nous pouvons qualifier ces situations de ténèbres, parce que dans le noir nul ne peut avancer et que ces carences sont comme l’ombre de la mort. Corrélativement, nous appelons lumière la parole de vie qui suscite, donne et accompagne la vie. Pour cette raison, il faut employer trois termes pour dire l’humanité vraie : la parole, la lumière et la vie. Toutes trois sont liées et de leur lien vient la plénitude de l’être.

Si une telle réalité est de notre expérience humaine, nous comprenons pourquoi elle est encore plus vraie de celui dont nous célébrons la naissance, Jésus, le Messie. Ce qu’il a dit comme ce qu’il a fait nous fait reconnaître en lui, la vie et la lumière. Une telle vie et une telle lumière, si étroitement et indissociablement unies, se sont manifestées dans les actes de sa vie. Ces actes sont bien compris quand on y voit l’attestation qu’en eux œuvre une parole première – cette parole est première, au sens où toute parole humaine en provient et en est l’attestation. De cette parole, nous devons dire que « de tout être elle est la vie » et que « cette vie est lumière du monde », selon les mots du prologue de l’évangile de Jean que nous venons de proclamer dans la splendeur du jour de Noël.

Mais ceci ne suffit pas à notre cœur. Car une parole n’est vraiment parole que si elle est entendue, c’est-à-dire, reçue et féconde. Pour cela, il ne suffit pas qu’elle soit dans l’intemporel de sa vérité, mais qu’elle doit dite à propos. Or telle est la parole dont Jean nous dit qu’elle est venue dans les ténèbres. Elle s’est fait entendre dans le plus profond de l’abîme de la détresse humaine, non seulement dans l’épreuve qui mûrit celui qui la traverse, mais dans les échos indéfinis de l’absurde et du désespoir. Elle s’est fait entendre dans la fragilité de la chair et dans le tragique de l’histoire humaine.

Oui, le Verbe s’est fait chair. Il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas reçu. Il s’est placé au centre de détresse et pour cette raison son avènement a ouvert un chemin d’humanité. A tous ceux qui l’ont reçu, il a donné « pouvoir de devenir enfant de Dieu » et de naître à une vie qui n’est plus complice de la mort. Dans les failles et dans l’étroitesse du temps s’est ouvert un chemin. Le peuple des béatitudes y avance et nous sommes heureux d’être venus, avec les bergers et les mages, rendre grâce à notre Dieu. Comme eux, nous repartirons de la fête de Noël avec au cœur l’exigence que la lumière paraisse aux lieux où les ténèbres règnent encore, et que la paix vienne à tous nos frères humains.

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