Pour que notre Joie soit complète (1/2) - Conseil National 2010

Pourquoi parler de la joie ?

Comment répondre à cette question en ce commencement ? En disant : parce qu’il n’y a rien de plus vrai que la joie fruit de l’Esprit Saint (Galates 5) ? Parce qu’il nous apparaît que c’est un grave souci que nous ne soyons plus « capables de joie » ? Parce que nos aînés dans la foi sont aussi nos aînés dans la joie ? Parce que les saints sont joyeux et que notre avenir est dans cette sainteté ? Mais avons-nous le droit d’être heureux ? Par ailleurs, peut-on être missionnaire et joyeux ? Que de questions ! Comme exemple voici un portrait de saint Dominique par la bienheureuse sœur Cécile : « Voici le portrait du bienheureux Dominique : taille moyenne, corps mince, visage beau et légèrement coloré, cheveux et barbe légèrement roux, de beaux yeux. De son front et de ses cils, une sorte de splendeur rayonnait qui attirait la révérence et l'affection de tous. Il restait toujours souriant et joyeux, à moins qu'il ne fût ému de compassion par quelque affliction du prochain. Il avait les mains longues et belles ; une grande voix, belle et sonore. Il ne fut jamais chauve, et sa couronne de cheveux était complète, parsemée de rares fils blancs.» Ce portrait est dû à une sœur moniale qui évoque le saint qu’elle a connu, vers 1220.


Une mise en situation

« … pour que notre Joie soit complète » : ces mots brefs nous éveillent ce matin. La joie a la grâce de nous redresser. S'il y a un pays dont on aimerait être citoyen, et sans qu'il y ait à l'expliquer, c'est bien entendu celui de la joie. Enfant, je me souviens d'avoir été voir Guignol et quand Gnafron prenait des coups, distribués par le gendarme, la joie, le rire remplissaient la salle ; nul besoin alors d'envoyer des rires enregistrés pour créer une ambiance, nul besoin d’expliquer. La joie parle spontanément : elle s'exprime sans calcul. Mieux encore, la joie attire. L'expérience de chacun le confirme ; même si on associe souvent cette joie à la simplicité du regard des enfants, à une certaine inconscience que dénonce l’adulte raisonnable ou cynique, sûr que la vie se chargera d'étouffer ce qu’il jalouse.
On a besoin de joie comme on a besoin d’air ! Le Larousse illustré définit ainsi la joie : « (lat.gaudium) 1. Sentiment de bonheur intense, de plénitude, limité dans sa durée, éprouvé par une personne dont une aspiration, un désir est satisfait. Ressentir une grande joie. Fam. S’en donner à cœur joie : profiter pleinement de l’agrément qui se présente. 2. État de satisfaction qui se manifeste par de la gaieté et de la bonne humeur ; ces manifestations elles-mêmes. L’incident les a mis en joie. Feu de joie : feu allumé dans les réjouissances publiques. 3. Ce qui provoque chez quelqu’un un sentiment de vif bonheur, de vif plaisir. C’est une joie de les revoir. Les joies de : les plaisirs, les bons moments que telle chose procure ou, (fam. et ironique) les ennuis, les désagréments. » On relèvera la référence à la durée, à la satisfaction et l’importance de la plénitude
Et l’Encyclopédie Wikipédia formule : « La joie a migré du vocabulaire religieux vers la littérature au tournant du XXe siècle ». Intéressant : cela donne à penser.

Ces remarques balisent notre sujet. Elles n’orientent pourtant pas résolument vers ce que notre foi biblique, chrétienne lie à la joie : à savoir, Esprit Saint, grâce, jubilé, Pâques, résurrection, triomphe d’une épreuve, conversion, paraboles évangéliques particulières, sans compter ce que, recouvrant aussi tout cela, la tradition spirituelle chrétienne nomme « Mystères joyeux ». De même, ces remarques de notre quotidien n'orientent pas précisément vers telle figure de sainteté : pensons à cette expression passée dans le langage populaire : « un saint triste est un triste saint ». Cependant une évidence est là ! La joie rend joyeux : une évidence que l'on peut aujourd’hui rappeler, à l'heure du témoignage. Nous verrions spontanément en elle une alliée de poids dans le zèle missionnaire des équipiers du rosaire, invitant, avec le sourire et la conviction qui l'accompagne irrépressiblement, tel ou tel à la rencontre de prière. Sans doute, à moins que le village ne soit déjà pourvu de nombreuses Équipes du Rosaire, la « chaise du prochain » serait mobilisée, remplie, et multipliée.
Il reste que l'on s'interrogera : la joie peut-elle être intégrée à un projet missionnaire ? Peut-elle se décréter ? Est-elle aussi facile à émettre qu'un argument de vente, calculé, testé, répété ? Chacun sent qu'il y a là une difficulté. Alors ? Avons-nous aussi le droit d’être encore joyeux quand on voit tout ce qu’on voit ou au milieu de nos propres difficultés ? La joie devrait-elle n’être que limitée dans le temps et à des effets de l’alcool, de l’ambiance, de la drogue ou d’autres produits, comme une fuite de la réalité ?

De quoi parlons-nous donc quand nous évoquons la joie ? Que voulons-nous dire quand nous-mêmes en lien avec notre foi nous avons l'audace de mentionner la joie - parfois à contretemps ? Pensons à cette lettre apostolique du pape Paul VI, « La Joie chrétienne », discrètement reçue en 1975, alors que la joie ne semblait plus de saison. L’une des choses à remarquer lors des JMJ de Cologne (2005), ou déjà de Paris (1997), était dans la manifestation de la joie avec la foi : c’était une surprise pour les gens de notre monde occidental, comme si joie n’aurait jamais dû être reliée à foi ! Plus fondamentalement, pensons à cette phrase ample qui aboutit en ces quelques mots brefs : « …pour que notre joie soit complète ».

« Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie ; car la Vie s'est manifestée : nous l'avons vue, nous en rendons témoignage et nous vous annonçons cette Vie éternelle, qui était tournée vers le Père et qui nous est apparue ; ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons, afin que vous aussi soyez en communion avec nous. Quant à notre communion, elle est avec le Père et avec son Fils Jésus Christ. Tout ceci, nous vous l'écrivons pour que notre joie soit complète. » (1 Jean 1, 1-4)


Pourtant la joie est souvent difficile à admettre ou choquante

Si l’on dit souvent que la vie n’est pas « un long fleuve tranquille », on pourrait aussi se risquer à dire qu’elle ne semble pas être un « mystère joyeux » au sens premier, immédiat, que l’on pourrait donner à cette expression. La joie est-elle si évidente dans un quotidien plus ou moins pauvre, plus ou moins violent, plus ou moins isolé ? Cette réaction rejoint celle qui s’élève contre des béatitudes qui semblent jouer sur les paradoxes, mais ne rien résoudre immédiatement pour les pauvres, les affamés, les accablés, les persécutés. Dans ce cas « bienheureux » ou « joyeux » seront des mots qui paraîtront décalés, ou difficiles à percevoir. Joie et bonheur seraient des mots qui pourraient se ressembler, mais dont le registre concernerait une petite partie de l’humanité, et à certains moments seulement.

Cette objection n’est pas contemporaine : elle suit notre histoire au cours des millénaires. Mais la joie ne peut gommer le mal. Doit-elle s’en accommoder ? De façon abrupte, voici deux citations d’un ouvrage aussi fameux que redoutable qui pose un regard toujours actuel et qui ne peut être évacué. D’abord, entendons cette complainte lucide qui ouvre le livre et lui donne son nom : Si c'est un homme, de Primo Levi, 1947, écrit au sortir de la Seconde Guerre mondiale :

décembre 1945-janvier 1947, du camp d’Auschwitz :

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c'est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui pour un non.
Considérez si c'est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu'à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N'oubliez pas que cela fut,
Non, ne l'oubliez pas :

Gravez ces mots dans votre cœur.
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s'écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.

Plus loin dans cette narration autobiographique vient cette histoire qui nous rappellera bien des objections à la joie, à la joie des croyants, une joie parfois incomprise, jugée déplacée, maladroite, scandaleuse :

« Peu à peu, le silence s'installe, [dans le baraquement] et alors, du haut de ma couchette au troisième étage, je vois et j'entends le vieux Kuhn en train de prier, à haute voix, le calot sur la tête, balançant violemment le buste. Kuhn remercie Dieu de n'avoir pas été choisi [pour la chambre à gaz].
Kuhn est fou. Est-ce qu'il ne voit pas, dans la couchette voisine, Beppo le Grec, qui a vingt ans, et qui partira après-demain à la chambre à gaz, qui le sait, et qui reste allongé à regarder fixement l'ampoule, sans rien dire et sans plus penser à rien ? Est-ce qu'il ne sait pas, Kuhn, que la prochaine fois ce sera son tour ? Est-ce qu'il ne comprend pas que ce qui a eu lieu aujourd'hui est une abomination qu'aucune prière propitiatoire, aucun pardon, aucune expiation des coupables, rien enfin de ce que l'homme a le pouvoir de faire, ne pourra jamais plus réparer ?
Si j'étais Dieu, la prière de Kuhn, je la cracherais par terre.
» (chapitre 13)


Notre joie n’est pas une joie comme une autre

La joie nous est proposée parce qu’elle est l’accomplissement de la vie dans l’Esprit (cf. Romains 8). Si les Équipes du Rosaire sont missionnaires, ce n’est pas seulement pour dire quelque chose à des gens, c’est parce que la vie de l’Esprit les pousse, les guide et les tient dans cette attitude du cœur et de l’esprit, où elles vont refléter la joie de Dieu, et vont aider à la transmettre. Certes, parler de la joie aurait pu se faire de bien des façons. Nous avons pris cette citation, plutôt qu’un extrait des discours de Jésus après la Cène, dans l’Évangile selon saint Jean, ou des paraboles chez saint Luc qui lient « miséricorde » à « joie », ou encore des expressions venues des lettres de saint Paul.

Cependant, notons que pour traiter de la Révélation divine, le concile Vatican II commence par citer ce même passage, car il nous place dans notre filon chrétien : « il entend proposer la doctrine authentique sur la Révélation divine et sur sa transmission, afin que, en entendant l’annonce du salut, le monde entier y croie, qu’en croyant il espère, qu’en espérant il aime » (Constitution dogmatique Dei Verbum, n°1).

Dans ce but, on lit dès le Préambule : « En écoutant religieusement et proclamant avec assurance la Parole de Dieu, le saint Concile fait sienne cette parole de saint Jean : Nous vous annonçons la vie éternelle, qui était auprès du Père et qui nous est apparue : ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, afin que vous soyez en communion avec nous et que notre communion soit avec le Père et avec son Fils Jésus Christ » (1 Jean 1, 2-3).

C’est au fond notre programme, tradition qui établit dans la communion, y compris trinitaire ! Notre joie est dans cette alliance avec la vie de Dieu, mystérieusement et simplement ! La vie des hommes exige que si l’on parle de joie, et de joie chrétienne pour notre cas, celle-ci puisse être réelle. Mais nous savons que la joie profonde n’est pas une illusion ni l’effet d’une baguette magique.


La joie tient-elle devant la réalité ? Comment peut-elle exister ?

La joie profonde n’est pas une illusion, voire une auto-suggestion fruit d’une méthode Coué, ni de la magie. L’étroite solidarité de l'Église avec l'ensemble de la famille humaine ne fait pas de doute ; l’expression de « frères en humanité » est commune, habituelle. Elle n’a pas besoin d’être expliquée. Les malheurs des temps n’ont cessé de retentir aussi dans l’Église et, heureusement, la charité du Christ a rayonné dans l’Église et par l’Église, sans que Dieu soit limité en des frontières visibles. En 1965, cette évidence trouvait aussi sa formulation dans un texte conciliaire, et dans son titre, pour une constitution pastorale au nom devenu classique : Gaudium et Spes , « Les Joies et les Espoirs » :

« Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n'est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur. Leur communauté, en effet, s'édifie avec des hommes, rassemblés dans le Christ, conduits par l'Esprit Saint dans leur marche vers le royaume du Père, et porteurs d'un message de salut qu'il faut proposer à tous. La communauté des chrétiens se reconnaît donc réellement et intimement solidaire du genre humain et de son histoire. »


La suite de la conférence

 

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