Une religion de l’Esprit

Homélie pour la Messe du 2ème dimanche de Pâques 2008

Les récits de la résurrection nous rapportent des faits. Ces faits sont connus par les témoins privilégiés : ils ont connu Jésus pendant sa vie publique et ensuite ils ont reconnu – non sans peine d’ailleurs – qu’il était ressuscité. Entendons bien que la résurrection n’est pas le retour à la vie antérieure – ce que l’on appelle une réanimation – mais bien une métamorphose. Les hésitations, les doutes, les questions, les attentes et les joies des apôtres sont mentionnées car elles nous concernent. En premier lieu ce qui est dit de l’apôtre Thomas, dont le récit nous dit que son nom signifie « jumeau », pour bien nous signifier qu’il est notre « double » et qu’il nous représente. Il nous représente vraiment car il n’était pas là le jour même de la résurrection – le premier jour. Comme nous, il a appris des autres que Jésus avait été ressuscité d’entre les morts. Comme nous, il a été éveillé au désir de le rencontrer et il a reçu la parole qui achève le récit de l’Évangile : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu ». Telle est notre béatitude et notre joie.

Dans le contexte actuel des débats de société, je voudrais expliciter un point important. En effet, dans la société française marquée par l’esprit de laïcité, en particulier dans l’Éducation nationale, le manque de connaissances religieuses est patent ; dans les programmes, on a inscrit dans les programmes l’enseignement du fait religieux. Dans ces programmes, les trois grandes religions présentes en France (christianisme, islam, judaïsme) sont présentées sous l’étiquette « religions du livre ». Pour ce qui est du christianisme, cette désignation est fausse. Rappelons que l’expression « religion du livre » est d’origine islamique. Si les conquérants musulmans éliminaient les « idolâtres » ou les convertissaient de force, ils toléraient juifs et chrétiens à raison de leur référence à la Bible – mais cette désignation amalgame la Bible à leur livre sacré. Telle n’est pas la réalité. Celle-ci nous est montrée par l’attitude de Thomas.

En effet, celui-ci exprime le désir de voir et de toucher Jésus sensiblement. Or le récit nous dit que le contact physique n’a pas lieu car l’essentiel est dans l’échange de la parole. De même dans les rencontres entre Jésus avec Marie Madeleine ou les autres femmes, il n’y a pas de contact physique ; Jésus se dégage de toute prise sensible, car la foi est rencontre et communion entre les personnes. La foi est une présence mutuelle. Le croyant accueille celui qui vient vers lui, celui qui selon la lettre de l’évangile lu aujourd’hui « se tient au milieu du cercle des disciples ». Ceci n’est pas insolite. En effet, dans la relation humaine, ce qui importe c’est la présence. Les gestes d’affection les plus simples comme les plus intimes n’ont de valeur que par la présence mutuelle qu’ils instaurent et enracinent ; les paroles n’ont de valeur que parce qu’elles sont habitées par une intention, une réception, une écoute, un élan qui vient du cœur, lieu de la présence ; les signes visibles, le visage en sa manifestation ou les attitudes n’ont de pertinence que par l’âme qui les habite et la tension qui les oriente vers un autre reconnu pour lui-même. Ainsi la foi est une présence réciproque dans l’esprit.

Telle est l’expérience de Thomas : son désir de voir, de toucher ou d’entendre le son de la voix exprime son amour pour Jésus, mais quand Jésus vient à lui, tout ceci est transcendé, habité par l’essentiel que le temps ni l’espace ne détruisent : la présence. Oui, vraiment, heureux ceux qui croient sans avoir vu, sans avoir l’illusion de pouvoir trouver le vivant parmi les morts ni de réduire la parole à la lettre d’un livre.

Avec Thomas il y a plus. Si dans ce que je viens de dire, il s’agit de l’esprit humain, dans les récits de la résurrection, il s’agit de l’Esprit de Dieu. En effet, le premier don que le Ressuscité fait à ses disciples, le jour même de Pâques, est le don de l’Esprit, cet Esprit que l’on dit saint au sens absolu, car il est celui du Père qui l’a arraché à la mort et transfiguré, acte de la puissance de l’amour qui est le fond de l’être de Dieu.

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