Naître enfin !

Homélie prêchée lors de la Vigile Pascale 2010.

La mort de Jésus était advenue en fin d’après-midi. Le corps de Jésus avait été déposé à la hâte dans un tombeau. Aussi de grand matin, alors que le jour ne s’était pas encore levé, les femmes vinrent au tombeau en portant les aromates nécessaires pour le rituel d’ensevelissement selon la tradition juive. Ce geste avait d’autant plus d’importance qu’il exprimait leur espérance en la résurrection à la fin des temps. Les femmes sont surprises par une rencontre imprévue.

À entendre le récit vous avez compris que cette rencontre est une annonciation. Selon la tradition biblique, il y a annonciation lorsqu’un envoyé de Dieu, un être de lumière, homme ou ange, peu importe ici, vient à la rencontre de la personne choisie pour une mission. De tels récits d’annonciation sont nombreux dans l’Ancien Testament ; ils sont présents dans le Nouveau Testament, non seulement au début de l’Évangile, mais dans la vie des apôtres. La structure est la même : la rencontre d’un être venu de Dieu brise avec le monde quotidien ; cette rencontre suscite d’abord une crainte qui s’exprime souvent dans un geste de prosternement ; vient ensuite une parole de réconfort ; ensuite, dans la liberté d’esprit retrouvée, le messager donne une mission. Dans le récit proclamé à l’instant, l’annonciation s’adresse aux femmes, premières messagères de la bonne nouvelle : le tombeau est vide, Jésus n’est pas resté prisonnier de la mort.

Pour entrer dans l’intelligence de ce qui s’est passé ce matin là, il faut se rappeler que dans les annonciations faites aux femmes de la Bible, il s’agit toujours d’une naissance. Au grand matin de ce jour, il s’agit aussi d’une naissance. Pour le voir, il faut rattacher la parole des messagers à ce que les femmes portent dans leur cœur. Il est légitime de penser que les femmes ont en mémoire ce que Jésus a dit à ses disciples lors du dernier repas. Jésus a déclaré : « La femme sur le point d’accoucher s’attriste parce que son heure est venue, mais quand elle a enfanté, elle oublie les douleurs, dans la joie qu’un homme soit venu au monde » (Jn 16, 21). Les femmes n’avaient pas oublié cette parole qui leur permet de recevoir le message, la Bonne Nouvelle.

L’image de la naissance est présente en bien des pages de la Bible, de la Genèse à l’Apocalypse. L’annonciation aux femmes qui venaient au tombeau a cependant un éclat particulier, car il ne s’agit pas seulement du retour à la vie, comme à chaque printemps, mais de l’accès à la vie qui passe la mort. Il s’agit de la venue des derniers temps – et pour cette raison, l’évangéliste a pris les images qui disent la fin des temps.

Ce qui est dit aux femmes les concerne ; mais elle concerne aussi ce qu’elles représentent et que nous comprenons en relevant que Luc a pris le soin de nous donner des noms. En premier lieu, vient Marie-Madeleine. Pourquoi elle ? Non pas pour quelque imaginaire intrigue amoureuse comme le voudraient les romanciers à la mode, mais parce qu’elle représente l’humanité. Dans les récits évangéliques, Marie-Madeleine est la nouvelle Ève et pour cette raison, les récits mentionnent qu’elle avait vécu dans le péché avant d’être le modèle de la foi et de l’amour. Les autres femmes sont insérées dans l’histoire d’Israël et dans les alliances faites avec les Pères ; elles sont l’humanité charnellement solidaire du Messie. Celles qui ne sont pas nommées représentent les diverses églises qui constituent l’unique corps du Christ. Pour cette raison, cette nuit nous pouvons nous identifier à elles sans artifice. Nous pouvons comme elles entrer dans un processus de naissance, celui de notre baptême renouvelé dans la nuit pascale.

Parler de naissance alors que l’on est devenu adulte – et plus encore au soir de sa vie – n’est pas nostalgie, voire régression, mais expression du désir le plus profond. Or notre grandeur d’être humain est de porter un désir qui appelle à un dépassement perpétuel. Nous sommes autre chose que des animaux satisfaits, nous avons le goût de l’infini, l’impatience de la plénitude. Aussi notre démarche baptismale cette nuit est fondée sur le message de Dieu aux femmes qui représentent l’humanité en quête d’absolu. Nous ne cherchons pas le vivant parmi les morts, nous allons de l’avant. Nous sommes heureux de naître enfin à notre plénitude d’humanité.

Plus encore ! Comme les femmes qui n’ont pas encore vu le Christ ressuscité, nous sommes porteurs du message : Christ est ressuscité ! Il nous a ouvert une vie nouvelle dans la plénitude de l’Esprit Saint.

Category:
French