« Ô Nuit vraiment bienheureuse… »

Les ténèbres ont recouvert la terre, le Fils, dans une grande clameur, ayant crié vers le Père a remis son esprit et incliné la tête. « Et voilà que le voile du Sanctuaire se déchira en deux, du haut en bas ; la terre trembla, les rochers se fendirent » , note saint Matthieu.

Puis, c’est le silence, le grand silence.
Le silence, lourd de tous les silences…

Silence pesant pour les Apôtres et les disciples, abattus. Un silence dépourvu d’issue, d’imaginable. « Il s’est retiré, notre Pasteur, cette source d’eau vive, à la mort duquel le soleil s’est obscurci. » a chanté l’Eglise aux Ténèbres du Samedi Saint. Tout n’est-il pas fini, irrémédiablement ? Nous avions tant espéré et puis le vide silencieux de la mort, du néant.

Silence confiant, en son amertume de Mère, pour Marie en qui s’est réfugiée toute la foi de l’Église. Les silences s’assemblent, mais ne se ressemblent pas… La Vierge des douleurs conserve tout en son cœur, et avec quelle délicate précaution. Elle soutient l’Eglise par le silence de sa contemplation.

Silence du Samedi Saint. Tout est comme en suspens, la nature elle-même est dans une attente inquiète et un recueillement frémissant. Au schéol, le chœur stupéfait des justes de l’Ancienne Alliance qui espéraient, à voix éteinte continue son chant d’attente, comme brisé.

Ce silence bruissant qui se répand empêche même les vainqueurs d’alors de savourer tranquillement leur triomphe. Les sommeils sont fiévreux, agités, traversés de pensées impensables, d’imaginations inimaginables… Rev terrib !
Il est des silences qui n’augurent rien de bon pour les méchants. Pas moyen de fermer l’œil. Tant d’inquiétudes qui roulent… Songez donc !
‘‘Nous nous sommes souvenus que cet imposteur a dit, de son vivant: Après trois jours je ressusciterai! Commande donc que le sépulcre soit tenu en sûreté jusqu'au troisième jour, pour éviter que ses disciples ne viennent le dérober et ne disent au peuple: Il est ressuscité des morts! Cette dernière imposture serait pire que la première." » (Matthieu 27,62)
Nous nous sommes souvenus…’’ Pensez-donc ! Une sueur froide perle au front, coule dans le dos. Sensation plus que désagréable qui traduit et accentue l’inconfort, augments l’appréhension de l’âme.

Seul maintenant dans le jardin, un oiseau égrène ses modulations dans la nuit bruissante et secrète. Dernière sentinelle d’une éphémère illusion ou annonciation d’une folle espérance ? Qui pourrait le dire ou même l’imaginer ? La lune court au-dessus des oliviers argentés. Pas une nuée ne trouble la lumière du ciel dans ce grand silence peuplé de la nuit.

Au Japon, à l’autre bout du monde encore inconnu, dans le raffinement dépouillé de la demeure d’un lettré un pinceau de soie trace ce court poème : « Quelqu’un vient de dire : il neige. » Silence et harmonie.
Dans les plaines d’Asie centrale les flux de populations nomades vont et viennent, l’Empire chinois n’a pas cillé, Rome impose toujours sa paix sur l’extrémité occidentale des terres connues et jusqu’en Afrique. Le monde continue sa course, aussi large et puissant que les fleuves de ce continent qu’on appellera un jour le Nouveau monde et qui attend la Révélation… Tout coule et cependant...

Infime, au milieu de cette grande symphonie des peuples et des civilisations, un froissement imperceptible. Prêtons l’oreille. Non rien n’a bougé. Et pourtant, n’a-t-on pas entendu comme un frôlement soyeux, mais ce n’était sans doute que la profondeur du silence. Et la nuit du monde, bruissante et secrète poursuit son cours.
Qui aurait pu percevoir ce léger frottement des linges s’affaissant, n’ayant pas réussi à retenir captif le corps auquel ils adhéraient par le sang des plaies et la myrrhe.
D’un seul geste irrévocable, puissamment silencieux dans sa majesté, le Sauveur se lève. Il ressuscite au troisième jour, comme il l’avait dit !

La splendeur de la Résurrection déchire silencieusement la nuit du monde, éclate et se répand sur la multitude des générations rachetée par son sang, sans tambour ni trompette, dans ce léger frottement des linges s’affaissant, n’ayant pas réussi à retenir captif le corps auquel ils adhéraient par le sang des plaies et la myrrhe. Ô bienheureuse nuit !

Au XVème siècle, Matthias Grünewald, avec ses yeux de peintre, illuminé par la foi, a vu. Il a vu le Christ s’élancer hors du tombeau, il a vu les gardes endormis, et cette fulgurance du Ressuscité, celle même que contemplera Jean dans sa vision de l’Apocalypse : « Ses yeux? Une flamme ardente ! Sur sa tête, plusieurs diadèmes ! Inscrit sur lui, un nom qu'il est seul à connaître; le manteau qui l'enveloppe est trempé de sang; et son nom? Le Verbe de Dieu… Un nom est inscrit sur son manteau et sur sa cuisse: Roi des rois et Seigneur des seigneurs ! » (Apocalypse 19,13-16)

Curieusement, bien avant que des spécialistes de la Nasa ne parlent de ‘radiations atomiques’ pour essayer de rendre compte de l’impression du Suaire conservé à Turin, bien avant… ! Grünewald a vu, avec ses yeux d’artiste, et peint la Résurrection du Christ comme une formidable déflagration de lumière émanant du Corps du Ressuscité. Et la lumière de foi a permis au peintre de voir plus loin et nous avec, par lui.

C’est avec son cœur d’artiste, tourmenté sans doute, mais croyant, irradié de tous les feux d’une foi ardente que Grünewald a vu, et nous fait voir. A notre tour, avec les yeux de l’âme illuminés par la foi, nous voyons en quelque sorte l’invisible, dans l’amour.
Et la foi, et l’art qui peut parfois devenir son meilleur compagnon, tous deux nous font goûter comme à l’avance la joie et la lumière de la vision béatifique, but de notre de notre cheminement ici-bas.

Nous verrons alors Dieu « face à face » (1Cor 13, 12), « tel qu’Il est » (1Jn 3, 2)

C’est dans cette foi de l’Église que nous croyons et que nous voyons déjà un peu la lumière du Christ Ressuscité. Une foi qui puise sa certitude dans la Tradition et l’Écriture, toutes deux saintes. Une foi ancrée dans le témoignage des Apôtres. C’est dans cette foi reçue au saint baptême, que, sans avoir vu, nous contemplons cette Face Sainte du Ressuscité et qu’avec la Mère Eglise nous chantons en cette nuit : « Sois heureuse, notre terre, irradiée de tant de feux, car il t’a prise dans sa clarté et son règne a chassé ta nuit », celle du péché, celle de la mort.

« Ô nuit de vrai bonheur, nuit où le ciel s’unit à la terre, où l’homme rencontre Dieu. »

Nuit de vrai bonheur, Johnane, pour toi qui vas bientôt recevoir le Saint Baptême et, le Corps et le Sang de ton Sauveur. Vrai bonheur pour vous, ses aînées, qui allez solennellement professer devant tous la foi de l’Eglise en cette Nuit de la Pâque bienheureuse et lumineuse du Rédempteur

Vous toutes écoutez, en cette nuit bienheureuse Thérèse de l’Enfant Jésus et de la Sainte Face chanter pour vous dans l’une de ses poésies le bonheur de la foi, l’amour de Jésus et notre espérance :

« Rappelle-toi qu'au jour de ta victoire
Tu nous disais: « Celui qui n'a pas vu ( Jn 20,29 )
Le Fils de Dieu tout rayonnant de gloire
« Il est heureux, si quand même il a cru! »
Dans l'ombre de la Foi, je t'aime et je t'adore
O Jésus! pour te voir, j'attends en paix l'aurore… »

(Poésies 24 str.27.)

En cette nuit bienheureuse, avec vous mes amies, au cœur de l’Eglise notre Mère, nous reprenons son chant d’exultation :

« Ô Nuit vraiment bienheureuse…
Nuit où se rejoignent la terre et le ciel, l’homme et Dieu ! »
« Nuit de vrai bonheur, qui, seule a pu savoir le temps
où le Christ est sorti vivant du séjour des morts. »

Amen. Alleluia !

L'auteur de cette homélie

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