"En mémoire de moi"

Homélie prêchée à Orbey, le 25 mai 2008, pour la fête du Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Seigneur.

Pour les esprits formés à l'école de la République, la magie apparaît comme une survivance de la petite enfance. Les psychologues et les pédagogues s'accordent à reconnaître que le petit enfant projette que le monde qui l'entoure sa propre subjectivité. Il imagine que, comme lui, les choses ont une conscience au principe de leur mouvement – comme le montre le langage courant quand nous disons que le soleil se lève ou qu'il se couche nous savons bien en raison que la terre tourne, mais nous gardons ce langage d'enfant sage qui se lève avec le jour et se couche avec la nuit. Un peu de raison nous apprend que notre subjectivité est spécifiquement humaine et que nous devons prendre les êtres dans leur diversité : autres les choses inertes, autres les végétaux, autres les animaux et autres les êtres humains, nos semblables.

Pourtant, cette clarté rationnelle, signe de maturité de l'intelligence, risque nous faire oublier que les choses qui nous entourent ne sont pas enfermées dans leur platitude ou dans la seule fonctionnalité qui justifie leur présence familière. Le monde qui nous entoure est empli de sens. Il est habité comme par une âme. Pourquoi ? Parce que notre vie a tissé des liens avec eux. Ils ont pris place dans notre mémoire ! Un peu de notre vie a été liée avec eux dans une communauté de destin. Voilà pourquoi tel objet sans valeur marchande, tel vase, telle étoffe, tel livre… ont si grande valeur. C'est à cause de la mémoire qui est notre vie enracinée dans la durée. C'est en elle, par un acte de la vie, que ce qui est pour autrui banal et sans valeur devient signifiant et précieux. C'est le lieu d'une présence. Cette présence est liée à la mémoire.

J'ai dit mémoire ! Or le Christ emploie le mot mémoire quand il quitte ses disciples et leur donne de poser un acte avec le pain et la coupe de vin lors du dernier repas. Jésus dit "faites ceci en mémoire de moi". Le pain rompu et la coupe partagée deviennent le signe par lequel cette mémoire devient plus qu'un souvenir, mais un mémorial, une présence.

Jésus se rend présent par un geste qui signifie le sens de sa vie et de sa Pâque : une vie donnée qui prend le chemin de la passion… pour rejoindre l'humanité écrasée de malheur et dans l'amertume de la mort.

Ainsi le dernier repas de Jésus est-il un mémorial récapitulant sa vie et annonçant sa future présence par la médiation des éléments fondamentaux source de la vie humaine : le pain et le vin. Par cet acte de mémoire, par ce mémorial, le pain et le vin sont investis de sa présence, celle de son corps et de son âme – pour reprendre la symbolique hébraïque immanente aux récits évangéliques.

Nous voici aujourd'hui dans le même mouvement. Celui qui nous rassemble n'est pas un homme du passé ; c'est un vivant : le Christ ressuscité qui nous rassemble. Le mémorial que nous accomplissons le rend présent et nous rend présents au mystère de sa vie et de sa mort et au don de l'Esprit qu'il a donné à son Église.

En cette fête du Saint Sacrement du corps du sang du Seigneur, nous ne posons pas un geste magique, mais – selon les paroles de la prière eucharistique de ce jour – nous vivons le mémorial de sa Pâque et par la force de son Esprit nos offrandes sont sanctifiées, devenues le sacrement de son corps et de son sang.

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