Jésus accomplit sa Pâque

Quand quelqu’un meurt, son entourage scrute les termes mêmes de son testament pour y déceler les modalités de ce que la personne laisse, à propos de son héritage, mais aussi à propos de ses dernières volontés. Avons-nous scruté le Testament de Jésus dont on vient avant-hier de commémorer la mort ? Avant de considérer sa Résurrection, ne convient-il pas de mieux comprendre son Testament ?

Vous avez l’air bien réveillé ce matin, donc je serai bref, mais dense, avec le style d’un bon testament juridique. Et puis nous avons encore tout pasquetta (lundi de Pâques) comme disent nos amis italiens pour digérer cette petite exhortation pascale.

Tout avait commencé par l’histoire d’une fille d’Israël qui avait cru à l’accomplissement (teleivwsi") de la Parole de Dieu [fn]cf. Lc 1, 45[/fn]. Parmi les sept dernières paroles de Jésus en croix, nous avons entendu dans l’évangile de Jean de la bouche de Jésus : « Tout est réalisé (tetevlestai)». Ce sont d’abord les Écritures qui sont achevées.

Ce simple et dernier mot tetélestai n’est pas un cri terminal, un appel d’agonisant, une protestation anonyme, une vocifération lancée au hasard, la clameur d’une fin de vie sans sens, la plainte d’un soi-disant légume dont le supplice romain achèverait de débrancher la vie. La parole de Jésus semble bien être la dernière prononcée aux dires de l’évangile lu le Vendredi Saint même. Peu avant, l’évangéliste avait déjà remarqué la signification, la finalité de toute l’action du Christ, c’est-à-dire le sens de sa passion par le même mot à propos du cri de soif de Jésus sur la croix qui précède la dernière parole : « Après quoi, sachant que dès lors tout était réalisé (tetevlestai), pour que l’écriture soit accomplie (teleiwqh'/) jusqu’au bout, Jésus dit : “ J’ai soif ”» [fn]Jn 19, 28[/fn]. Deux fois en trois versets apparaît le même terme tetélestai.

Cette expression – achever, réaliser, exécuter (televw), ou pareillement son synonyme accomplir (teleiovw) – a scandé toute la rédaction du Nouveau Testament et contient la splendide racine telos qui signifie le terme, et en outre la fin, le but. Non pas donc seulement le terme d’une action, mais bien son accomplissement, le but étant atteint. La finalité transparaît, transpire, de partout dans le Nouveau Testament. On a trop souvent traduit teleiôsis, un terme dérivé, par le mot perfection laquelle a pris une connotation seulement morale. L’expression va en fait beaucoup plus loin, même si elle inclut cet appel à l’acquisition des vertus morales. Elle conduit bien plus à nous tourner vers les énergies de la Résurrection, c’est-à-dire la Transfiguration eschatologique, définitive, que Jésus nous promet : « Il transfigurera nos pauvres corps de misère à l’image de son corps glorieux » [fn]Ph 3, 21[/fn].

« Toute donation bonne, tout don accompli (tevleion) descend d’en - haut d’auprès du Père des lumières » [fn]Jc 1, 17[/fn]. Et en vérité, une tente plus accomplie (teleistevra") [fn]He 9, 11[/fn], nous attend, comme le promet l’Écriture. Saint Paul quant à lui prophétise : « Lorsque viendra l’accomplissement (tevleion), ce qui est partiel sera aboli » [fn]1Co 13, 10[/fn]. Le converti du chemin de Damas se présente lui-même comme un homme appartenant déjà aux accomplis-finalisés (tevleioi) [fn]Ph 3, 15[/fn], « instruisant chacun en toute sagesse afin de le rendre [à son tour] accompli (tevleion) en Christ » [fn]Col 1, 28; Col 4, 12[/fn]. L’Apôtre des Gentils instruit : « C’est une sagesse que nous enseignons aux chrétiens accomplis (teleivoi") » [fn]1Co 2, 6[/fn] « jusqu’à ce que nous parvenions tous ensemble à l’unité dans la foi et dans la connaissance du Fils de Dieu, à l’état accompli (tevleion), à la taille du Christ dans sa plénitude » [fn]Ep 4, 13[/fn].

À cette fin, il ne cesse d’exhorter : « Laissez Dieu vous transformer et vous donner une intelligence nouvelle. Vous pourrez alors discerner ce que Dieu veut, ce qui est bien, ce qui lui est agréable et ce qui est accompli/finalisé (tevleion)» [fn]Rm 12, 2[/fn]. Et ainsi, « pour le comportement soyez des [chrétiens] accomplis/finalisés (tevleioi) » [fn]1Co 14, 20[/fn].

Saint Jacques précisera que pour le sauvé que chacun de nous est en puissance par le Baptême, par ce plongeon dans la mort et la résurrection du Christ, c’est en lui une loi accomplie (tevleion) qui s’appelle liberté [fn]Jc 1, 25[/fn]. Et saint Jean annonce pour chacun de nous un amour accompli (tevleia) qui rend possible le bannissement de la crainte [fn]1Jn 4, 18[/fn] et qui implique de garder la parole de Dieu dans cet amour de Dieu qui nous finalise (teteleivwtai) [fn]1Jn 2, 5[/fn]. Ainsi « l’amour est le lien de la finalité (teleiovthto") » dit Paul en diapason avec les autres Apôtres.

Nous pourrions continuer sans fin cet inventaire, près d’une centaine de fois encore !, tant les harmoniques s’avèrent nombreuses, et tout cela sans l’ombre d’une connotation de morale laïque. Donnons pour finir la parole à Jésus lui-même :« Si tu veux être accompli (tevleio") [fn]Mt 19, 21[/fn], dit Jésus à l’homme riche de l’évangile, va, vends toute chose, donne-le aux pauvres, puis viens et suis-moi.» Ou encore « Soyez perfection-accomplissement-fin (tevleioi) comme mon Père céleste est perfection-accomplissement-finalité (tevleio") » [fn]Mt 5, 48[/fn].

Quelle fulgurante découverte la Résurrection peut occasionner dans nos vies, ne manquons donc pas en ces jours le vrai carrefour de la finalité !

Elle peut éclairer les jours ‘basanés’
où la jeunesse semble entrer dans le chaos de l’immoralité,
où la maladie ternit le déploiement de notre activité,
où l’espoir humain vient comme à trépasser,
où la tristesse paraît l’emporter,
où la rose se froisse,
où la corde se brise [fn]cf Qo 12, 6[/fn].

Non, frères et sœurs, ne nous laissons pas aller à la nostalgie, proclamons la « joyeuse espérance » [fn]Rm 5, 5[/fn], la « bienheureuse espérance » [fn]Tite 2, 13[/fn], le fait d’espérer de manière définitive [fn]cf. teleivw" dans 1P 1, 13[/fn] à travers le fait historique et transcendant de la Résurrection de Jésus-Christ d’entre les morts ! « Jésus par un sacrifice unique a rendu accomplis (teteleivwken) pour toujours ceux qu’il sanctifie ! » [fn]He 10, 14[/fn].

Augustin s’adresse à chacun : « Ne reste pas lié au vieux monde, ne te refuse pas de rajeunir dans le Christ » [fn]Sermon 81[/fn]. Quoi qu’il en soit ici-bas des heurs et malheurs, Jésus demeure « le chef de notre foi qui la mène à son accomplissement (teleiwth;n) » [fn]He 12, 2[/fn]. Alleluia !

L'auteur de cette homélie

Category:
French