Emmaüs, ou les yeux qui s’ouvrent

Homélie prêchée le 4 mai 2014, 3e dimanche de Pâques, en l’Abbaye de la Maigrauge à Fribourg (Suisse).

Parmi la foule des premiers disciples, bien plus vaste que le seul groupe des Douze apôtres, Luc en distingue deux qui font route vers Emmaüs. Mais qui sont-ils ? Luc n’en nomme qu’un, celui qui parle à Jésus : un certain Cléophas (24,18). Que diriez-vous, si l’on faisait l’hypothèse que l’autre ne serait pas un homme, mais une femme ? Certains commentateurs, assez rares il est vrai, osent cette interprétation, en s’appuyant sur un verset de saint Jean : Près de la croix de Jésus se tenaient debout sa mère, la sœur de sa mère, Marie, femme de Clopas et Marie de Magdala (Jn 19,25).

Le mari de cette Marie, ce Clopas, peut-il vraiment être le Cléophas de Luc? Personnellement, et malgré les objections soulevée contre cette idée au nom de la philologie, ou de la séparation des sexes dans l’antiquité, cela ne me paraît pas inimaginable. De fait, saint Luc est connu pour mettre en valeur la place des femmes dans la communauté chrétienne. Il n’hésite même pas à montrer des femmes marchant avec Jésus et avec les Douze sur la route : relisez le début de son ch. 8 pour vous en convaincre. Ailleurs, dans son évangile, il associe des femmes aux hommes, ou raconte une parabole au masculin puis une seconde au féminin. Il ne fait pas cela par provocation féministe, mais parce qu’il a reçu la grâce d’exprimer une conviction théologique tout droit sortie de la première page de l’Écriture : la création de l’humanité, au masculin et au féminin, à l’image et ressemblance de Dieu. Or, le salut que nous offre le temps pascal s’adresse à toute l’humanité.

Luc agit de même dans les Actes des apôtres, où il évoque à deux reprises un couple. Le premier, Ananias et Saphira, est un couple de tricheurs. Ils se sont mis d’accord, à l’unisson – ils ont fait une symphonie, dit le texte grec –, pour mentir à l’Esprit Saint et à la communauté (Ac 5,1-11). Comme autrefois, aux origines de l’humanité, Adam et Ève avaient préféré écouté le discours trompeur du Serpent plutôt que la voix de Dieu. L’histoire d’Ananias et de Saphira nous raconte ce qu’un exégète des Actes (Daniel Marguerat) a appelé « le péché originel en Église » : l’actualisation de la tragédie de Gn 3. En revanche, le deuxième couple des Actes est un couple modèle : celui d’Aquilas et Prisca, ou Priscille. Ce sont des amis et collaborateurs de Paul, un couple qui marche avec lui sur la route, au service du Christ, comme en témoignent aussi certaines lettres de l’Apôtre (Ac 18,2-3.18-29 ; cf. Rm 16,3-5 ; 1 Co 16,19 ; 2 Tm 4,19).

Or, en disant que les yeux des disciples d’Emmaüs se sont ouverts pour reconnaître la présence de Jésus, Luc invite son lecteur-auditeur à revenir à la Genèse. En effet, un verset y évoque le péché originel du premier couple : alors leurs yeux s’ouvrirent et ils connurent qu’ils étaient nus (Gn 3,7). Ce fut un bien triste repas de désobéissance – la manducation du fruit défendu –, fort heureusement contrebalancé par la scène d’Emmaüs : alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent ! Emmaüs, ou l’eucharistie comme repas du Ressuscité pour une création nouvelle, renouvelée, rénovée, restaurée. Restaurée dans les deux sens, d’ailleurs : Emmaüs est le meilleur restaurant de la Bible, la meilleure table offerte par Dieu à l’humanité ; et celle-ci s’y trouve réhabilitée, réconciliée, restaurée dans sa pleine dignité de créature à l’image de Dieu. Ce parallèle entre les deux seules scènes bibliques qui associent l’ouverture des yeux à une (re)connaissance particulière corrobore ce que nous dit encore Luc : c’est en commençant par Moïse, et donc par la Genèse, que Jésus a donné aux disciples d’Emmaüs sa leçon d’exégèse. Moïse, ou la Genèse : donc, la création de l’humanité, mais aussi son entrée en désobéissance face à Dieu. L’évangile de ce jour nous dit que, si toute l’humanité, hommes et femmes, est bel et bien marquée par le péché, elle bénéficiera aussi du salut offert en Jésus ressuscité.

À Jérusalem, une moniale bénédictine a créé une icône d’Emmaüs, en y mettant en scène un homme et une femme. Si malgré tout cette lecture vous paraît encore trop moderne, écoutez ce qu’en disait le pape saint Léon le Grand, au Ve siècle : « À la fraction du pain, les yeux des convives [d’Emmaüs] s’ouvrent. Ils ont un bonheur bien plus grand, eux qui voient se manifester la glorification de leur nature humaine, que nos premiers parents qui conçoivent de la honte pour leur désobéissance (LÉON LE GRAND, Homélie pour l’Ascension, dans Liturgie des Heures, Vol. II, Paris, AELF, 1980, p. 700). » À l’encontre de nos premiers parents, les marcheurs d’Emmaüs sont devenus des témoins vigoureux, porteurs de la joie pascale. Nous vivons encore de leur témoignage.

 

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