L’Incarnation et la bonté de l’homme

Homélie prêchée à la messe du jour de Noël 2009

J’espère que la joie de la fête a commencé, la joie du cœur et la joie du corps. Vous savez que festoyer est votre devoir. Renoncer à bien manger lors d’un repas de fête serait un péché. Si quelqu’un en bonne santé ne se régale pas dans les jours à venir, s’il vous plaît, envoyez-le au prêtre pour se confesser. Un certain Noël, un de mes frères dominicains, vrai ascète, m’a exhorté : « Frère, il faut te laisser tenter par la nourriture et le vin. » Le frère dont je parle est allemand, et il a ajouté, « La joie est ton obligation ! » Heureusement, je l’ai écouté. Cela ne veut pas dire qu’il faille prolonger la gourmandise. Mais dans les jours à venir, nous devons manger la meilleure nourriture suivant nos moyens. Avant tout, nous devons nous réjouir de la présence de Dieu dans la chair, de nos sœurs en communauté, ou de notre famille et de nos amis.

Noël est une célébration qui touche tous les sens. Nous admirons les images de Jésus dans la crèche, nous nous réjouissons des décorations dans le monastère ou nos maisons et pendant plusieurs jours nous mangeons très bien. Il n’y a rien de désincarné dans les belles coutumes de Noël.

De loin, la lecture biblique la plus populaire de Noël raconte l’histoire de la naissance de Jésus à Bethléem et l’arrivée des bergers à la crèche. Ce récit biblique est rempli d’images concrètes. Mais aujourd’hui, l’évangile semble être assez abstrait. Saint Jean nous offre un discours quasiment philosophique sur le Verbe divin. Cet évangéliste nous donne parfois l’impression de planer sur les nuages, comme quelques frères dominicains, surtout académiciens. Le prologue de saint Jean que nous venons d’entendre est difficile à comprendre. Mais en fait, il ne s’agit pas d’un texte pour des élites ou des illuminés. La Bible n’est pas un livre de la Gnose. Son message est ouvert et accessible. Au cœur du prologue de Jean, nous trouvons l’explication profonde de nos célébrations.

Jean introduit son discours en regardant vers le ciel. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu. » Jésus est Dieu lui-même, et non une manifestation divine parmi des autres. Jean veut expliquer l’identité éternelle du Christ né à Bethléem et le sens de la création. Jésus est la sagesse divine du Père. Par cette Sagesse, tout a été fait. La Bible emploie souvent la métaphore de l’artiste divin. Le Créateur agit comme un potier. Les médiévaux nous donnent la belle image du Fils éternel comme l’architecte de l’univers. Dieu fait au ciel de la géométrie. L’artiste divin commence son travail. Par conséquent, l’univers dans toute son évolution est l’expression de la bonté et de la sagesse de l’artiste divin.

D’abord, le Verbe créé l’univers, ensuite, il attend longtemps jusqu’à l’Incarnation. Avec l’histoire d’Israël commence une longue pédagogie sur la bonté de Dieu et la bonté de la création. Il faut des siècles pour que l’homme apprenne cette leçon cruciale. Les Israélites découvrent que le monde n’est pas une prison mais le demeure naturelle de l’homme. Nous ne sommes pas des esprits en train d’échapper au corps. Il n’y a pas de réincarnation. Le livre de la Genèse inclut la métaphore de Dieu qui se promène au jardin le soir avec Adam et Ève. Il se manifeste par un corps pour communier directement avec Adam et Ève. L’homme entier, esprit et corps, a été créé pour vivre avec Dieu. Maintes fois, Israël trouve sa joie dans les récoltes, la paix sur terre, la vie familiale et sociale, le vin, la danse et, bien sûr, le culte divin au Temple de Jérusalem. La vie sur terre est bonne, elle est très bonne.

Ensuite, le Verbe se fait chair et devient membre de sa Création. L’artiste devient sa propre œuvre afin de la perfectionner. L’artiste divin n’est pas en concurrence avec son œuvre. Le Verbe n’anéantit pas l’humanité par l’Incarnation. Tout sauf le péché a sa place dans la vie avec Dieu. Le Christ est Dieu et homme, avec une âme, une intelligence et un cœur. Il a un vrai corps et éprouve des émotions. Il veut nous dire, « Tout cela est bon. Alors, ne méprisez ni l’âme ni le corps ni les émotions. » Dieu devient homme pour que l’homme entier se réjouisse de l’amitié avec Dieu.

Par conséquent, la communion avec Dieu n’exige pas un anéantissement total de moi. Malheureusement, certaines spiritualités chrétiennes de l’époque moderne ont parfois suggéré une image fausse de Dieu qui écrase l’homme et le fait son esclave. Mais Dieu ne souhaite pas que l’homme devienne rien. Il veut me saisir avec tout ce que je suis et toute la singularité de ma personne pour entrer en communion avec lui. Il m’invite à dépasser les fausses images que je construis de moi-même. Il m’invite à abandonner l’amour faux qui utiliserait l’autre comme un outil. Il me pousse à dépasser mon égocentrisme et mes auto-images déterminées par l’opinion des autres. Il cherche la vraie personne parfois cachée derrière des prétentions, des ambitions, des soucis et des craintes. Il cherche le vrai moi et non celui que je prétends d’être. Toute la création est bonne, sauf l’égocentrisme et les désirs désordonnés qui en découlent. Le Verbe éternel devient homme pour guérir l’homme tout entier et le conduire à son bonheur.

Dans les jours à venir, nous devons nous réjouir des banquets, de la présence de nos sœurs, de nos familles ou des nos amis. Tout cela doit être une manifestation de la Bonté de Dieu. Noël nous donne des expériences très concrètes de la bonté des autres et de la création entière. La célébration de Noël révèle ce qui est possible pour l’homme. Dieu veut transformer des éléments quotidiens de la vie en manifestations de son Amour. Il souhaite guérir mon cœur égocentrique et me donner la capacité à reconnaître les dons divins autour de moi. Le Verbe s’est fait chair, parce que tout ce qui est authentiquement humain a sa place dans la vie avec Dieu.

 

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