"Fais qu'elle resplendisse dans toute notre vie."

L'âme encore émerveillée par toutes les choses entendues, contemplées en cette nuit, nous nous sommes hâtés, frères et sœurs, pour écouter l’Evangile qui mit en branle les bergers et qui vient encore d’être annoncé dans le silence de l’aurore : "Aujourd'hui vous est né un Sauveur..." (Lc 2,11)
Cette nuit, l'âne et le bœuf nous ont pressés, l’un de bien écouter la Parole de Dieu, l’autre de la ruminer sans cesse, afin que Dieu puisse réaliser son ’plus noble désir’ qui est d’engendrer son Fils, son Verbe, en nous.
Sentant le matin approcher, le bœuf des contes nous conseilla d'écouter, le grand et saint dominicain, frère Thomas d'Aquin.
Et ce que Thomas nous a livré de sa contemplation, un de ses frères en saint Dominique, Jean Tauler, nous le redit ce matin à sa manière :
"On fête aujourd'hui, dans la sainte chrétienté, une triple naissance où chaque chrétien doit trouver une jouissance et un bonheur si grands qu'il en soit mis hors de lui-même; il y a de quoi le faire entrer en des transports d'amour, de gratitude et d'allégresse... La première et la plus sublime est celle du Fils unique engendré par le Père céleste dans l'essence divine, dans la distinction des Personnes. La seconde naissance fêtée aujourd'hui est celle qui s'accomplit par une mère qui dans sa fécondité garda l'absolue pureté de sa virginale chasteté. La troisième est celle par laquelle Dieu, tous les jours et à toute heure, naît en vérité, spirituellement, par la grâce et l'amour dans une bonne âme." (Sermon 1 Pour la fête de Noël)
La liturgie de cette fête et de ces jours mêle amoureusement ces trois mystères. Impensable de considérer l'un sans tenir les deux autres.

Ce matin, l'Eglise, unissant nos cœurs dans la collecte, demande à Dieu de faire resplendir en nos vies la lumière du Verbe fait chair.

N’en doutons pas, le Verbe de Dieu veut naître en notre fond et de là rayonner, demeurer en nos cœurs, resplendir dans nos œuvres et toute notre vie.

A celui qui demanderait pourquoi sommes nous là ce matin, nous ne pourrions que répondre avec un grand maître spirituel: "Je dirais : pour que Dieu naisse dans l'âme et que l'âme naisse en Dieu. C'est pour cela que toute l'Ecriture est écrite, c'est pour cela que Dieu a créé le monde... " (Maître Eckhart, sermon 38 Missus est)
Ce maître spirituel dit encore : "Le plus noble désir de Dieu est d'engendrer. Il n'est pas satisfait avant d'avoir engendré son Fils en nous. De même, l'âme n'est jamais satisfaite si le Fils de Dieu ne naît pas en elle." (Maître Eckhart, sermon 11 Impletum est tempus Elizabeth)
Cette naissance du Fils en nous, nous devons la désirer de toutes forces pour qu’advienne et s’accomplisse en nous ce plus noble désir de Dieu.

Il faut nous ouvrir à ces abîmes vertigineux, entrevus durant la Messe de la nuit et qui nous côtoierons à nouveau dans l’évangile de la messe du jour.
Abîmes vertigineux de la génération du Verbe :
Génération éternelle, « dans l'essence divine, dans la distinction des Personnes ».
Génération spirituelle, par la grâce en nous, « tous les jours et à toute heure».

Mais pour que le Verbe, engendré de toute éternité par le Père, le soit en nous, il a du naître ‘à la plénitude du temps’ d'une femme, la Vierge Marie.

Alors « Celui qui veut voir cette naissance noble et spirituelle s'accomplir en son âme comme dans l'âme de Marie, nous dit Tauler, doit considérer quelles étaient les dispositions particulières de Marie, elle qui fut Mère de Dieu à la fois spirituelle et corporelle. » (Sermon 1 Pour la fête de Noël)

Voilà pourquoi, en cette aurore, nous contemplons l’âme de Marie, nous qui appelons de tous nos vœux la naissance du Verbe de Dieu en nous.

« Marie était une vierge chaste et pure, dit Tauler; c'était une jeune femme promise et fiancée ; elle se tenait à l'écart et séparée de tout lorsque l'ange vint à elle. » (Sermon de Noël; § 7)

Aux yeux du monde, elle est stérile, mais intérieurement féconde.
D'une fécondité qui lui a permis d'engendrer le Verbe de Dieu en son âme avant même qu'il fut né en elle selon la chair, ainsi que le proclame saint Augustin (De virginitate, 3), ainsi que le chante la liturgie.
Par la chasteté, elle est en retrait par rapport au monde.
Par sa pureté elle est tournée vers Dieu.
Comme vierge promise et fiancée, lors de l'Annonciation elle est totale soumission à Dieu en même temps qu'à Joseph. Marie identifie totalement sa volonté personnelle à celle de Dieu, sans oublier ni Joseph, ni le monde, ni sa cousine Elisabeth. Mais elle est avant tout entièrement présente à Dieu.
Enfin, Marie est constamment et totalement inclinée, recueillie vers le fond de son âme chaste et pure, lieu de la présence de Dieu et alors son sein devient demeure, résidence du Verbe Incarné.

En Marie, le Verbe éternel de Dieu a pu venir et naître, car alors la place était totalement vierge, chaste et pure, désencombrée et silencieuse.

En nous, le Verbe veut aussi venir et naître, tous les jours et à toute heure, dans la place de notre âme, rendue chaste et pure, désencombrée et silencieuse. « Car rien n'est impossible à Dieu. » (Lc 1,37)

Rien d'obscur, ni d'inaccessible, réservé à des spécialistes ou une élite.
Si nous disposons ainsi notre fond, Il le remplit tout entier.
Si nous faisons taire nos agitations, Il parle sans être empêché.
Si nous vidons bien la place, Il entre et resplendit dans toute notre vie.

"Alors, nous dit Tauler, dans cette naissance, Dieu nous devient tellement nôtre, Il se donne à nous en telle propriété, que personne n'a jamais rien eu en si intime possession." (Sermon 1 Pour la fête de Noël)

Que Dieu, par la grâce et l’amour, dispose notre bonne âme au resplendissement de cette naissance!

Qu’il en soit ainsi, frères et sœurs, « tous les jours et à toute heure» !

Amen.

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